Pour le Concert de Paris du 14 juillet, il faut être préparé à sortir de sa zone de confort. Qu'on soit auditeur initié ou novice, au vu du brassage de publics variés et de tout le décorum allant avec une diffusion internationale, on sera forcément touché comme on passera forcément à côté d'autres choses. Les musiciens de l'Orchestre National de France doivent aussi s'adapter : à une ribambelle de stars du classique, à la pression médiatique et patriotique, au plein air devant 500 000 personnes et au direct à la télévision. Quatre défis de taille relevés avec brio depuis sept ans.

Khatia Buniatishvili, Alain Altinoglu et l'Orchestre National de France © Christophe Abramowitz / Radio France
Khatia Buniatishvili, Alain Altinoglu et l'Orchestre National de France
© Christophe Abramowitz / Radio France

Ce sont d'abord l'orchestre, le Chœur et la Maîtrise de Radio France qui tiennent cette soirée avec beaucoup de talent. Un travail tout à fait admirable a été fait sur l'équilibre : si les musiciens transmettent de belles nuances dès la « Marche hongroise » de Berlioz via les enceintes installées partout sur le Champ-de-Mars, on remarquera plus tard que la qualité sonore reste contrastée et subtile même à la diffusion en direct – ce qui n'est pas une mince affaire. Ils gèrent également les retours en décalé, une légère différence de timing étant visible entre leur action et ce que le public entend. Même chose pour la maîtrise et leur impressionnant contrôle sur l'« Ode à la joie » de Beethoven en fin de concert. C'est un très bon dosage entre écoute et ancrage du chef via une direction précise et expressive.

Alain Altinoglu est très brillant tout le long de la soirée et sans grande prétention. Là où on aurait pu attendre un chef à la gestique et aux expressions caricaturales pour bien passer à la télévision, il n'en est rien. Son interprétation reste sage, mais efficace. Il évite de mettre ses musiciens en danger en gardant des tempos parfois un peu trop raisonnables. On le regrette notamment dans la Danse hongroise n° 5 de Brahms ou les autres œuvres un peu folles du concert – la « Danse du sabre » de Khachaturian, le « Galop infernal » d'Offenbach – mais cela reste compréhensible. Le seul moment où l'orchestre fait une erreur notable est dans le duo « Tonight » de West Side Story entre la soprano Chen Reiss et le ténor Christian Elsner, où un décalage arrive finalement mais est rapidement rattrapé.

Dans le panel d'artistes présents, le contreténor Jakub Józef Orliński chante l'air de Vivaldi qui a fait sa renommée, « Vedro con mio Diletto ». Malgré une expressivité qui manque parfois de finesse, jouant l'artiste intense jusque dans son visage et sa gestuelle, une jeune figure représentant avec sensibilité la musique baroque et un timbre de voix peu connu du grand public sont des données appréciables dans un concert diffusé à si grande échelle. Gautier Capuçon propose ensuite une « Ode à la lune » de Dvořák au lyrisme généreux à défaut d’être subtil, subissant le même souci de vouloir en faire un peu trop pour les caméras.

Khatia Buniatishvili délivre un bel « Adagio » du Concerto pour piano n° 23 de Mozart, juste et intime, créant un moment de communion. Xuefei Yang, guitariste, met à l’honneur un instrument bien connu et pourtant rarement exposé sur les grandes scènes parisiennes, interprétant avec une belle sensibilité mélodique le 2e mouvement du Concierto de Aranjuez de Joaquin Rodrigo.

La mezzo-soprano Gaëlle Arquez s'en sort avec panache. Bien que sa justesse ne soit pas toujours solide et qu'elle souffre du même excès de théâtralité qu'Orliński ou Capuçon, son air de Carmen « L'amour est un oiseau rebelle » est très bien exécuté. La soprano Aleksandra Kurzak brille dans l'air du Roméo et Juliette de Gounod, « Je veux vivre dans ce rêve », qui dès la première montée montre l'étendue de sa maîtrise vocale et l'élégance de son timbre.

Reste Roberto Alagna. Le ténor incarne le Concert de Paris dans tous ses paradoxes, dans sa vigueur qui entraîne son béotisme. Quand il chante La Mamma d'Aznavour, il y met la même musicalité fervente que dans ses airs d'opéra. On le connaît bien : ses airs sont une performance. Cependant, « Rachel quand du Seigneur », air de l'opéra La Juive de Fromental Haléry, est d'une immense lourdeur. Alagna surjoue en permanence et a abandonné l'idée d'aborder les phrases avec délicatesse, douceur ou contraste. Mais quoi qu'on en dise, il a ce timbre clair, cette élocution parfaite, cette facilité technique et cette brillance qui font les grands ténors. Son bonheur communicatif d’être sur scène ne peut que toucher, définissant en soi le but de la soirée : aller chercher le public, que ce soit sur le Champ ou derrière un poste de télévision.

Pour le Concert de Paris, il faut savoir partager. Espérer que des gens, loin de la capitale justement, loin des conservatoires et des salles de concert, pleurent et applaudissent sur les mêmes airs que nous. Que des sensibilités sont éveillées, confortées ou surprises autant que possible. Si l'on ne peut pas s'assurer que ce but est atteint, on peut néanmoins saluer l'initiative. Et espérer qu'un jour, pour émouvoir, on aura moins besoin des paillettes du 14 juillet.

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