Grande mue à la Philharmonie. Tandis que les Parisiens commencent à affronter la canicule tant annoncée, la grande salle de la Porte de Pantin rafraîchit son parterre en lui ôtant ses rangées de fauteuils, adoptant une allure qui rappelle les BBC Proms. Ce choix est essentiellement pratique : la scène ne suffit pas à accueillir l’ensemble des musiciens sollicités par le programme de ce soir. Après l’entracte, tandis que le plateau sera envahi d’un régiment orchestral comptant une trentaine de clarinettistes, une dizaine de trombonistes ou encore une bonne douzaine de percussionnistes, un renfort d’une cinquantaine d’instruments à cordes viendra se placer en contrebas de la scène, en lieu et place des habituels premiers rangs. Bienvenue sur le champ de bataille du « concert monstre » spécial Berlioz.

Les Siècles et le Jeune Orchestre européen Hector Berlioz devant tous les chœurs © Claire Gaby / J'adore ce que vous faites
Les Siècles et le Jeune Orchestre européen Hector Berlioz devant tous les chœurs
© Claire Gaby / J'adore ce que vous faites

Entre hymnes grandioses et symphonie monumentale du compositeur, c’est peu dire que le programme ne fait pas dans la finesse, compilant une série d’œuvres artistico-politiques destinées à exalter les foules. Toute l’intelligence de la programmation est d’avoir totalement assumé cette dimension et d’avoir pensé l’événement non comme une manifestation d’art pour l’art mais comme une plongée dans le contexte du XIXe siècle : des lectures d’articles ou discours de l’époque viennent mettre en perspective cette musique fonctionnelle avant tout, soulignant notamment son rapport avec le saint-simonisme. Les voix enregistrées de lycéens s’élèvent parfois maladroitement dans la Philharmonie mais apportent une fraîcheur appréciable à des textes anciens parfois peu propices à l’oralité – le Discours d’ouverture du Congrès de la paix, lancé par Victor Hugo en 1849, écrasera les autres lectures par sa brillance et sa puissance rhétorique.

L’interprétation musicale s’efforce elle aussi d’être fidèle au XIXe siècle. Sous la direction de François-Xavier Roth, l’ensemble sur instruments d’époque Les Siècles se mêle au Jeune Orchestre européen Hector Berlioz, une formation habituellement liée au festival de La Côte-Saint-André mais qui, en cette année de commémorations berlioziennes, s’est exceptionnellement délocalisée à Paris. Si le doute persiste sur l’authenticité de tous les instruments sollicités ce soir (1), le son de l’ensemble se démarque sensiblement des armadas orchestrales contemporaines : cordes aiguisées, cuivres offensifs, bois transparents, tambours rêches n’alourdissent pas inutilement les lignes déjà très épaisses de la partition. À la baguette, François-Xavier Roth veille au grain dans cette entreprise de gros œuvre permanent : s’il soigne le phrasé pour donner aux ouvrages tout le panache nécessaire, le maestro ne disperse pas son geste dans des subtilités relativement accessoires. L’objectif principal est celui du pragmatisme berliozien du XIXe siècle : il faut par-dessus tout mettre ensemble la cohorte symphonique et maintenir une attention particulière envers les chœurs.

François-Xavier Roth © Claire Gaby / J'adore ce que vous faites
François-Xavier Roth
© Claire Gaby / J'adore ce que vous faites

Après une Impériale solide, idéalement héroïque et dotée de voix d’hommes remarquables, les deux cantates suivantes marquent un déclin progressif : dans le Chant des chemins de fer, les chœurs perdent leur assise et pressent le pas malgré les indications claires de Roth. Tandis que le ténor Julien Dran, plus précis que puissant, peine à faire passer son timbre métallique au-dessus de la mêlée, les barytons-basses commencent à s’essouffler dans des graves souvent inaudibles. Le Temple universel restera le creux de la soirée, avec des chœurs souvent bas, désunis et inarticulés, contaminant l’orchestre dans des décalages gênants. Comme revigoré par le discours de Victor Hugo, l’ensemble connaît un rétablissement spectaculaire avec le bien connu Hymne des Marseillais, entonné avec une admirable puissance collective. Insolite moment de concert que cet hymne national galvanisé : des spectateurs se lèvent, certains chantent même le refrain du bout des lèvres. Des hourras éclatent après la dernière note, donnant à la Philharmonie une chaude ambiance de stade de foot dans les plus hauts balcons – dommage en revanche que le parterre n’ait pas été davantage rempli pour contribuer à ce réchauffement climatique (un problème du logiciel de billetterie en serait la cause).

La conclusion de la <i>Grande Symphonie funèbre et triomphale</i> © Claire Gaby / J'adore ce que vous faites
La conclusion de la Grande Symphonie funèbre et triomphale
© Claire Gaby / J'adore ce que vous faites

En deuxième partie, la Grande Symphonie funèbre et triomphale ajoute un étage au monumentalisme de la soirée, mettant à contribution un deuxième chef d’orchestre (Mathieu Romano, l’excellent meneur des voix d’Aedes) pour se charger des cordes en contrebas. Attentif aux formes des notes tenues, Roth dicte impeccablement l’allure de la « Marche funèbre ». Les pupitres appliqués serrent les rangs, le souffle éclatant des trombones répond bien aux mélopées des bois. Peu habituées à évoluer dans de tels effectifs, flûtes et clarinettes montrent cependant régulièrement des signes de faiblesse dans l’intonation. Après une « Oraison funèbre » où se distingue le noble trombone solo, les chœurs sont littéralement avalés par l’orchestre dans une « Apothéose » époustouflante. La colossale orchestration berliozienne laissait de toute façon peu d’alternatives à l’interprétation. En bis, reprise de l’« Apothéose ». Nouveaux cris de triomphe pour saluer ce chant à la gloire de la Monarchie de Juillet. À entendre autant de Berlioz, on aurait presque envie de repartir à l’assaut entre deux barricades.


(1) Les doutes ici exprimés ont été ensuite levés par l'équipe des Siècles qui a aimablement fourni à l'auteur la liste des instruments à vent employés lors de ce concert [note ajoutée le 2 juillet 2019].

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