L’Opéra de Paris n’aura décidément pas eu de chance avec La Dame de Pique programmée en cette fin de saison : initialement, la mise en scène devait être assurée par Dmitri Tcherniakov, avant qu’on n’annonce une reprise de l’intéressante (mais déjà relativement ancienne) production de Lev Dodin. Finalement, le spectacle a purement et simplement été supprimé, et remplacé par trois concerts Tchaïkovski avec certains des chanteurs et la cheffe qui auraient dû s’y produire. Ce sont ainsi de larges extraits d’Eugène Onéguine, Iolanta et La Dame de Pique qui ont été proposés aux spectateurs de l’Opéra Bastille, ainsi que trois pages symphoniques : le prélude et la polonaise d’Eugène Onéguine, et la Marche slave op. 31.

Le concert Tchaïkovski à l'Opéra Bastille
© Elena Bauer / Opéra national de Paris

Ce concert aura permis à deux artistes (le cheffe Oksana Lyniv et la soprano Asmik Grigorian) de faire à l’Opéra de Paris des débuts particulièrement attendus. La carrière d’Oksana Lyniv est en effet en plein essor (elle doit diriger Le Vaisseau fantôme à Bayreuth en juillet prochain). Si tout est parfaitement en place à l’orchestre au cours de la première partie (notamment dans les extraits d’Onéguine), on est un peu surpris du rendu trop lisse et trop peu contrasté de cette musique au lyrisme flamboyant. Les choses, curieusement, changent après l’entracte, dès la Marche slave (très applaudie) où les musiciens font preuve d’une éblouissante virtuosité, et surtout dans les pages de La Dame de Pique dont la cheffe, cette fois-ci, traduit parfaitement la noirceur et le violence désespérée.

Dupuis, Abrahamyan, Gyngazov, Grigorian et Lyniv
© Elena Bauer / Opéra national de Paris

Le plateau réuni permet d’applaudir deux habitués de l’Opéra de Paris : le baryton Étienne Dupuis et la mezzo Varduhi Abrahamyan. On retrouve avec plaisir le timbre très clair et la projection percutante du baryton, dont le chant arrogant et la voix quelque peu dure conviennent mieux cependant à la muflerie d’Onéguine qu’à la tendresse noble et sensible du Prince Eletski dans La Dame de Pique. L’air de Pauline, dont Varduhi Abrahamyan traduit merveilleusement bien la noire mélancolie, permet à la mezzo de laisser s’épanouir son timbre opulent, conservant sa rondeur et sa plénitude sur toute la tessiture. Le jeune ténor Ivan Gyngazov fait quant à lui sensation : la voix est solide (même si le medium et le grave sont un peu plus confidentiels que l’aigu), projetée avec assurance, l’énergie et l’implication indéniables : l’hymne à la lumière du duo de Iolanta est littéralement rayonnant, et ses accents à la fois virils et tourmentés conviennent admirablement au personnage d’Hermann dans La Dame de Pique, notamment lorsque le héros est gagné par la folie au troisième acte de l’opéra.

Asmik Grigorian
© Elena Bauer / Opéra national de Paris

Mais ce soir, malgré la qualité du plateau, le public n’a eu d’yeux (et d’oreilles) que pour Asmik Grigorian : la voix, d’essence lyrique, est capable de magnifiques envolées dramatiques sans que la qualité du timbre (absolument superbe) ni celle du chant en pâtissent jamais. Sa parfaite connaissance de rôles qu’elle a déjà chantés avec les plus grands chefs et les metteurs en scène les plus réputés lui permet de vivre chaque note chantée, chaque mot prononcé avec une intensité exceptionnelle. Actrice consommée, le moindre de ses gestes, de ses regards contribue par ailleurs à donner vie aux personnages qu’elle incarne. Et au-delà du talent, il y a aussi chez Asmik Grigorian ce petit quelque chose d’indéfinissable, qui échappe à l’analyse critique et qui fait que, dès que l’artiste apparaît et ouvre la bouche, plus rien n’existe sur scène qu’elle seule. Sans doute ce qu’on appelle le charisme…. L’éveil à l’amour de Tatiana, puis son désir brûlant pour Onéguine, ou encore le désespoir de Lisa sont rendus avec le même naturel, la même intensité, et suscitent dans le public une émotion très rare : en témoignent une qualité d’écoute extraordinaire, mais aussi les tonnerres d’applaudissements qui accueillent chaque intervention de la chanteuse. Lorsque les derniers accords de La Dame de Pique se font entendre, tous les spectateurs, spontanément, se lèvent comme un seul homme et noient l’artiste et ses collègues sous un interminable déluge de bravos. Un triomphe absolument mémorable, tel que l’Opéra de Paris n’en avait pas connu depuis longtemps !

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