Il était naturel qu’un jour ou l’autre l’univers chatoyant de François Lazarevitch croise celui des « six concerts avec plusieurs instruments » que le second biographe de Bach, Spitta, a rebaptisé « brandebourgeois ». La curiosité du multi instrumentiste pour la couleur sonore, la danse et le rythme dans les musiques savantes et populaires trouve sans doute un écho dans cette étude magistrale du timbre orchestral qui emprunte la forme du concerto grosso établie par Corelli.

Les Musiciens de Saint-Julien
© Jean-Baptiste Millot

Le chef des Musiciens de Saint-Julien adopte ce 1er juin Salle Gaveau un ordre aléatoire, en ouvrant le bal avec le Deuxième Concerto célèbre pour sa virtuose partie de trompette. L’Andante laisse à penser que l’équipe réunie pour l’occasion sera moins réceptive à la souplesse de phrasé et aux nuances discursives du chef. Le hautbois d’Elsa Franck manque d’assurance et de soutien face à la vocalité de la flûte et du violon d’Augusta McKay Lodge, l’intonation est perfectible. Les mouvements extrêmes laissent le public perplexe, tant l’énergie et l’élégance des échanges instrumentaux et la beauté des cordes sont pris en otage par une trompette naturelle en perdition qui tire dans le cadre d’une justesse aléatoire un faible pourcentage des notes écrites. 

Le Sixième Concerto donne les règles du jeu de la soirée où les basses s’efforceront régulièrement de tempérer une tendance générale à courir, situation inconfortable qui ne trouble aucunement les valeureuses altistes Diane Chmela et Sophie Iwamura. Virtuosité sans faille, beauté du son, précision rythmique sont au rendez-vous, le violoncelle de Patrick Langot dessine et soutient magnifiquement la structure musicale de l’ensemble, cependant l’Adagio hâtif ne permettra pas au dialogue et à la conversation galante d’éclore ou du moins de proposer une incarnation expressive. Toujours rapides, les Allegros du Cinquième Concerto font entendre un Justin Taylor royal et sans manières, la célèbre cadence du premier mouvement semble soudainement expulsée du tissu orchestral et dévale les précipices harmoniques tel le chariot de la mine d’Indiana Jones – c’est très réussi dans le genre expéditif ! Souple et mouvant, l’Affetuoso n’est pourtant ni chaleureux ni tendre, il affiche une froideur singulière où le continuo sophistiqué de Justin Taylor tente de susciter quelque effusion de la part du traverso.

D’une facture beaucoup plus classique, le Quatrième Concerto fonctionne à merveille, Justin Taylor s’amuse à faire quelques citations de la version pour clavecin de l’œuvre, la hâte sied à l’Andante qui gagne en élégance et en sensualité, le Presto modéré rend très lisibles et expressifs l’admirable contrepoint et les belles lignes des flûtes à bec. On a à l’évidence décidé de s’amuser : la virtuosité communicative de la violoniste américaine tisse un lien puissant avec le public et ses partenaires Patrick Langot et François Lazarevitch. Tout au long du concert, le reste de l’orchestre suivra d’ailleurs avec plus ou moins de bonheur les suggestions musicales de ce trio.

Retour à l’urgence avec un Troisième brandebourgeois motorique où quelques ornementations fluidifient le dense contrepoint mais où les interventions solistes n’ont guère de place pour exister ; il est désormais clair que la précipitation de rigueur interdit une certaine circulation de la parole. Le très français Premier Concerto en fa clôt un concert intéressant et résume les qualités et défauts du projet artistique. Les cors parviennent de justesse à faire entendre leur voix dans un premier mouvement au tempo très soutenu, le discours contrapuntique manque de conviction dans un Adagio qui tâtonne, les danses rustiques ou élégantes cherchent encore leurs caractères. L’équipe réunie pour l’occasion n’était peut être pas idéale pour défendre avec assurance la pluralité des langages et la fusion des couleurs voulue par le compositeur.

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