Très populaire depuis le XIXe siècle et familière aux oreilles des mélomanes par les voix de Victoria de Los Angeles et de Teresa Berganza, la zarzuela revendique sa nature tragi-comique ponctuée de dialogues parlés. Beaucoup moins connue (mais de forme similaire), la zarzuela du XVIIe siècle s’inscrit dans la filiation de Cavalli, Juan Hidalgo étant l’un des premiers compositeurs espagnols à en fixer les codes, notamment les emprunts à la mythologie. Son esthétique bigarrée, le mélange des genres font songer au mask élisabéthain et au semi-opéra dont la forme séduira tant Purcell.

<i>Coronis</i> au Théâtre de Caen © Philippe Delval
Coronis au Théâtre de Caen
© Philippe Delval

Exclusivement chanté, l’ouvrage de Durón donné au Théâtre de Caen s’inspire des Métamorphoses d’Ovide où la nymphe Coronis se voit courtisée par Neptune et Apollon et pourchassée par l’ardent Triton. Les dieux expriment leurs rivalités à travers raz-de-marée, incendies et autres cataclysmes qui ravagent la Thrace. 

Au sein d’un plateau presque exclusivement féminin, Ana Quintans campe une héroïne espiègle ; la voix agile et expressive répond aux moires sombres d’une Isabelle Druet tour à tour émouvante dans ses sublimes lamenti, inquiétante ou désespérée dans des récits superbement détaillés. Le Neptune de Caroline Meng ne manque pas d’autorité, le riche médium apporte une certaine majesté au dieu des mers, et le bondissant Apollon de Marielou Jacquard creuse l’ambiguité d’un personnage cruel et hystérique.

<i>Coronis</i> au Théâtre de Caen © Philippe Delval
Coronis au Théâtre de Caen
© Philippe Delval

Incarnant un Protée sage et sensible, Emiliano Gonzalez Toro se glisse avec aisance dans des airs somptueux (« Que la Thrace pleure »), la projection est superbe et le timbre d’une sensualité bouleversante. Formant un couple très similaire à celui de Coridon et Mopsa dans la Fairy Queen de Purcell, Anthea Pichanick et Victoire Bunel apportent une dimension bouffonne à des intermèdes savoureux sans sacrifier le charme de leurs natures vocales, la fantaisie pleine d’aplomb de la mezzo répondant au timbre vif argent de sa partenaire dans la grande scène des « balais » dont le sujet est… la  guerre des sexes ! Les rôles secondaires (Iris et Rosario) ne déméritent pas au sein de cette distribution homogène et complètent des chœurs aux harmonies âpres et colorées.

Le Poème Harmonique décline une palette sonore très riche qui ne cède jamais à la tentation de l’effet. Castagnettes, ottavino ou harpe trouvent naturellement leur place dans des rythmes chaloupés conduits par un basson particulièrement sonore. La pulsation large fait autant valoir le détail ornemental que la grande ligne, chargée de dissonances, déclinée par des cordes à l’envoûtante sensualité.

<i>Coronis</i> au Théâtre de Caen © Philippe Delval
Coronis au Théâtre de Caen
© Philippe Delval

Pour cette première présentation scénique d’une zarzuela baroque, Omar Porras apporte un univers de fantaisie absolument épatant où les lumières d’un diorama grandeur nature métamorphosent les décors surplombés d’une lune à la course facétieuse. La grotte mystérieuse devient paysage enchanté, le rocher de Neptune se transforme en arbre. Les toiles transparentes figurent les mers ou divisent l’espace scénique. Cette vision fantasmée du Siècle d’Or espagnol est l’objet de nombreux tableaux où contorsionnistes, acrobates et danseurs charment l’œil autant par une chorégraphie très discursive que par la beauté des costumes.

Cette scénographie riche de sens fonctionne à merveille avec la diversité de textures qu’offre Le Poème Harmonique dirigé par un Vincent Dumestre en grande forme.


Le voyage de Philippe a été pris en charge par le Théâtre de Caen.

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