Le plasticien et performeur Ben Vautier qui « doute de tout » mais « aime le nouveau » se pose quand même cette cruelle question existentielle : « si faire nouveau n’est plus nouveau, ne plus faire nouveau est-ce encore nouveau ? » Le Couronnement de Poppée de Monteverdi donné mardi 7 mars à l’Opéra de Vichy lui répond sans détour par l’affirmatif. Oui, faire du neuf avec du vieux peut s’avérer être une recette riche d’enseignements qu’il convient plus que jamais d’actualiser. L’ancien en l’espèce, c’est l’intelligence de la reprise par Ellen Hammer, de la mise en scène signée Klaus Michael Grüber en 1999 au Festival d’Aix-en-Provence. Le nouveau, pour des raisons évidentes, n’est autre qu’une distribution reliftée par la force des choses. Mais en lieu et place de têtes d’affiches que l’on est en droit d’attendre, le casting se fait autour des jeunes chanteurs du Studio de l’Opéra de Lyon. Et contre toute attente, ceux-ci nullement en décalage ou désorientés ou écrasés par le poids de la référence, s’approprient sans complexe l’univers imaginé par le peintre et scénographe Gilles Aillaud recréé par Bernard Michel… Au point de s’y sentir chez eux et de nous en convaincre. Chacun y trouve son compte et les deux font un tout.

© Jean-Louis Fernandez
© Jean-Louis Fernandez

La recette n’est pas à proprement parler innovante mais elle fonctionne. Au point que ce qui risquait de plomber l’aventure se transmute de façon inattendue en atout. L’œuvre est déjà intrinsèquement un sommet d’ambigüité que surligne l’intrusion d’un plateau vocal parachuté dans ce décor qui ne lui était pas a priori destiné. Lesdits a priori ont historiquement noms Delunsch en Poppea et Von Otter en Nerone à la création aixoise il y a dix-huit ans. C’est-à-dire des typologies vocales fortement caractérisées. C’est dire si l’écart est grand avec l’actuelle production. Les rôles principaux y sont dévolus à des registres et des timbres qui bien que différents non cependant rien d’antagonistes. Ainsi du registre de soprano de la Poppea de Josefine Göhmann et de la Drusilla d’Emilie Rose Bry et de ceux de mezzo du Nerone de Laura Zigmantaite, de l’Ottavia d’Elli Vallinoja, et de l’Ottone d’Aline Kostrewa. Si l’on excepte le Seneca de la basse Pawel Kolodziej, tous les rôles principaux sont occupés par des voix jeunes, féminines qui plus est. En somme un théâtre de la cruauté et du pouvoir, du vice et de la trahison, incarné dans des frêles silhouettes adolescentes. Tragédie ambigüe et non plus androgyne, mais aux accents étrangement plus symbolistes et teintés de surréalisme que franchement baroques. Sentiment d’extravagance que ne fait que conforter le hiératisme des décors qui pourraient se revendiquer d’un Chirico autant que d’un Delvaux, dans une mise en scène instrumentalisée par un Balthus.

© Jean-Louis Fernandez
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On est loin des faciles ficelles d’un « théâtre d’accessoires », ultime refuge de metteurs en scène en panne d’imagination, et faire-valoir de divas fières de leurs prouesses. La sobriété des tableaux et l’austérité des costumes de Rudy Sabounghi ne met que mieux en valeur la discrète complexité de leur symbolique sous les lumières virtuoses d’un Dominique Borrini. On aura sans doute compris l’absolue nécessité d’adhérer à ces choix esthétiques sans concession, voire déstabilisants car contrevenants aux dictatures des conventions du genre. L’adéquation entre l’épure radicale de la mise en scène, la puissance occulte des décors, et un parti pris pour une équipe vocale éclairant la modernité de Monteverdi sans forcer le trait, s’impose alors comme une évidence. Le timbre lumineux et les inflexions élégamment nuancées de Göhmann habite l’enthousiasme juvénile d’une Poppée plus sincèrement amoureuse que perverse et calculatrice. Même son ambition possède et procède de ce je-ne-sais-quoi d’insouciance naïve. Plus stratégiquement déconcertant apparaît le Nerone de Zigmantaite. Un dictateur capricieux et effrontément si peu viril qu’il en devient émouvant. La mezzo lituanienne aux attaques franches et à l’expressivité savamment dosée, en fait un Petit Prince de l’équivoque chez qui la froideur glaçante et la volonté d’arriver à ses fins, le dispute à la passion amoureuse. En revanche, la maturité et la solidité timbrique de l’Ottavia d’Elli Vallinoja leur oppose la figure tragique de la femme blessée avec justesse et sincérité. Un égal sentiment de douloureux abandon amoureux anime l’émouvante Drusilla d’Emilie Rose Bry. Même densité dramatique de la ligne de chant chez l’Ottone d’Aline Kostrewa qui ne cherche aucunement à légitimer son rôle travesti en le sur-jouant. La basse noble de Kolodziej impose quant à lui la distinction des graves et l’héroïsme d’un médium à un Sénèque qui force le respect. Quatre dernières figures au pathos assumé qui n’en éclairent que mieux la singularité terriblement touchante de puérilité du couple Neron-Poppée. Et comment résister à la jubilatoire prouesse du ténor André Gass ? Son Arnalta faussement bouffe cherche si peu à travestir son cynisme qu’elle apparaît comme le véritable mauvais génie de la tragédie. A moins que le véritable maître du jeu de dupes ne soit Sébastien d’Hérin. Il conduit l’ensemble Les Nouveaux Caractères avec une science des contrastes et une perspicacité dans la mise en espace des volumes sonores qui portent le chant à un haut niveau de complicité et de lucidité musicienne.

La morale de l’histoire, puisqu’il en faut bien une dans ce livret qui en manque passablement, est que les directeurs de théâtres lyriques seraient plus inspirés en misant sur de telles productions aujourd’hui entrées dans l’histoire de l’opéra plutôt que de sacrifier vainement à une course vers une surenchère à prétention innovante.