Les éléments se déchaînent ce soir à La Côte-Saint-André pour La Damnation de Faust. Le ciel est si obscurci que l’orage finit par craquer en soirée sur le Festival Berlioz. La cour du Château Louis XI est heureusement protégée par une structure couverte, mais le bruit des trombes d’eau sur la toiture en toile perturbera tout de même l’écoute des pianissimo et autres moments de silence pendant la première demi-heure. La « Marche hongroise » n’en sera évidemment pas perturbée, ceci ne voulant pas signifier que la musique soit tonitruante, bien au contraire.

Tugan Sokhiev © Patrice Nin
Tugan Sokhiev
© Patrice Nin

Succédant à Michel Plasson à la tête de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, d’abord en tant que premier chef invité en 2005 puis directeur musical depuis 2008, Tugan Sokhiev est parvenu à poursuivre l’œuvre de son aîné en hissant la phalange toulousaine toujours au plus haut niveau artistique. Ce soir, les cordes sont soyeuses et produisent des unissons de toute beauté, la vivacité et la légèreté des bois enchantent, et nombreux sont les passages instrumentaux qui touchent au merveilleux, par exemple les mesures qui précèdent l’intervention de Méphistophélès « Voici des roses ». Le chef ossète se montre également très attentif à ses solistes, placés au plus près de lui ; il sait doser le son afin de leur faciliter la tâche.

Très au point techniquement et rythmiquement dans les canons et autres contretemps, le chœur Orfeón Donostiarra suit également avec attention les indications de nuances, en donnant l’impression d’un très bel ensemble choral, plus qu’un véritable chœur d’opéra aux accents lyriques exacerbés… en situation justement ce soir pour la légende dramatique de Berlioz. Le français est de qualité correcte, voire moyenne pour la prononciation de certaines mots ou syllabes, et on détecte aussi une petite perte d’intonation chez les messieurs à la conclusion de l’ouvrage (« Alors l’enfer se tut »).

Le ténor Marc Laho fait entendre un Faust à l’articulation très claire, un style appliqué et un son homogène sur presque tout l’ambitus. Seules les quelques notes les plus aiguës présentent des fragilités : pas celles émises dans une voix mixte en mezza voce (« Où mon âme au bonheur… ») mais celles plus lyriques (« Qui te cachait encor… », « Marguerite est à moi… ») tenues d’un aigu resserré, bien moins harmonieux que tout le reste de sa prestation, en particulier son invocation à la nature (« Nature immense ») bien conduite.

En veste noire et pantalon rouge, Paul Gay impose un Méphistophélès autoritaire (« Esprits des flammes inconstantes… »), souvent réellement diabolique, insinuant, calculateur. Le grain de voix et l’incarnation du personnage peuvent rappeler par instants l’illustre José van Dam, à la différence de l’extrême aigu qui sonne avec moins d’éclat.

En Marguerite, Sophie Koch nous paraît mettre davantage de soin à sa diction que dans notre souvenir, qui remonte à 2015 à l’Opéra Bastille pour ce rôle. L’écoute du texte est un bonheur, avec un bémol pour son registre le plus aigu où les mots se fondent en un alliage d’un beau son, mais moins immédiat pour ce qui concerne la compréhension. Son air du Roi de Thulé, accompagné du splendide alto solo, est un moment suspendu : vibrato sous contrôle, timbre séduisant et expressif. La chanteuse est aussi capable d’enfler puissamment une note et met tout son art au service de sa romance « D’amour l’ardente flamme » où élégance et contrôle du souffle font écho à l’impeccable cor anglais. Dans le court rôle de Brander, Julien Véronèse est sonore et sans reproche, complétant une distribution de valeur.

****1