On insiste souvent sur le manque de reconnaissance apportée, dans les programmations classiques, à l’œuvre d’Hector Berlioz La Damnation de Faust. Ce n’est pas le cas à Toulouse où la partition fait partie du bagage musical de l’Orchestre National du Capitole. Depuis son entrée au répertoire de l’actuel directeur musical Tugan Sokhiev, en 2010, la pièce lyrique voyage très régulièrement avec les musiciens toulousains qui interprètent le chef-d’œuvre de Berlioz tant à Paris qu’à l’étranger. Contrairement aux habituelles collaborations, notamment avec les basques de l’Orfeón Donostiarra, le concert de ce vendredi à la Halle aux Grains réunissait des forces vives musicales 100% toulousaines : l'ONCT était accompagné par le Chœur et la Maîtrise du Capitole dirigés depuis presque dix ans maintenant par Alfonso Caiani.

Marc Laho (Faust) sous la direction de Tugan Sokhiev à la Halle aux Grains © Patrice Nin
Marc Laho (Faust) sous la direction de Tugan Sokhiev à la Halle aux Grains
© Patrice Nin

Tugan Sokhiev dose parfaitement son orchestre, du bout des doigts, afin de laisser les voix toujours audibles : primauté au texte et résistance à la tentation offerte par la partition d’exacerber la puissance orchestrale pour elle seule. Avec amusement, dansant presque, il joue des contretemps entre son ensemble et le chœur champêtre dans la première partie, équilibrant pizzicati des cordes et lignes mélodiques des vents. Dans les passages purement instrumentaux, en revanche, il n'hésite pas à faire monter l’orchestre à sa pleine puissance, lors de la « Marche hongroise » et dans la conclusion de la première partie.

Le calme plat du début de la deuxième partie contraste avec les cuivres claquants et les figuralismes militaires précédents, mais annonce aussi les perturbations à suivre. Sous l’œil attentif d’Alfonso Caiani, Tugan Sokhiev dirige avec minutie les interventions du chœur alors que s’ouvre l’abîme qui laisse apparaître le malin. La fugue « bestiale » proposée par Méphistophélès est dirigée pointilleusement par le maestro, la transformant en appât scolaire ironique au regard du désordre et du drame qui va suivre. La berceuse des esprits comme le cortège des étudiants amenant Faust vers Marguerite – et ce qu’il croit être son bonheur – sont éclatants.

L’entracte passé, les motifs aux cuivres sur scène trouvent un écho en coulisse alors que la direction de Tugan Sokhiev se fait de plus en plus contrôlée : par de petits gestes, la main du maestro demande plus de vibrato aux cordes lyriques mais aussi plus de douceur dans les nuances. À nouveau, les excès sont écartés pour laisser place au trio vocal. La dernière partie et en particulier la chevauchée fatale de Faust est extrêmement contrôlée et percussive. Pour l’apothéose de Marguerite, le chef de l’ONCT essaie de prolonger le plus longtemps possible l’accord final réunissant orchestre, chœur et maîtrise mais se trouve rapidement débordé par des applaudissements trop pressés.

<i>La Damnation de Faust</i> à la Halle aux Grains © Patrice Nin
La Damnation de Faust à la Halle aux Grains
© Patrice Nin

Marc Laho est magistral, de l’ennui initial de Faust à son dernier cri déchirant alors que Méphistophélès capture son âme. Il présente un Faust parfaitement intelligible dans le texte et assez rigide de corps, jouant avant tout sur le noircissement et la conversion de l’âme du personnage plutôt que sur son rapport au monde extérieur. John Relyea alias Méphistophélès montre une voix extrêmement caverneuse et puissante qui correspond magnifiquement à son personnage mais rend beaucoup moins compréhensible le texte français. Autre toulousain de formation, Julien Véronèse (Brander) fait une apparition plus lointaine dans la mise en scène puisque placé entre les vents et les contrebasses. La flamboyante Sophie Koch propose une Marguerite dolente et naïve, au côté de Faust dans la troisième partie puis isolée alors que ce dernier rejoint Méphistophélès dans l'ultime chevauchée. C’est finalement l’articulation du chœur avec les chanteurs qui est le plus à mettre au crédit du plateau vocal. Le « Pandemonium » en est sans doute le meilleur exemple avec un rendu final saisissant. Pari réussi donc pour cette réunion des ensembles toulousains.

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