On sait à quel point la Roumanie est une terre d’élection du plus grand piano : Haskil, Lipati, et plus près de nous Lupu, Grigore ou Vieru s’y sont illustrés. Dana Ciocarlie ne dément pas de cette tradition, s’imposant aujourd'hui comme une interprète majeure de Schumann : justesse de ton, engagement expressif, technique qui en fera rougir plus d’un, ce sont là les attributs d’un maître patenté de ce répertoire ô combien fuyant. Nous étions samedi dernier au concert qu’a donné l’artiste au Théâtre des Champs-Élysées à l'occasion de la sortie de son intégrale live chez la Dolce Volta.

Dana Ciocarlie © Julien Hanck
Dana Ciocarlie
© Julien Hanck
Dana Ciocarlie a l’art du phrasé Schumannien infus. La liberté, la vitalité, la jeunesse intacte font de ses Kinderszenen un moment de pur grâce. Loin des interprètes qui se complaisent dans une sage et poétique distanciation, ou veulent imposer à ses pages leur logique d’adulte, Dana Ciocarlie ne craint pas les légères brusqueries d’humeur, les pirouettes de phrasé. Elle vit pleinement chacun de ses traits, oublieuse de ce qui précède, ne fixant son attention que sur ce qui naît sous ses doigts. Traitées avec tant de caractère, les scènes d’enfant semblent repousser les murs de leur modeste enveloppe. Et la variété d’humeur qu’y met la pianiste donne parfois l’étrange illusion de les découvrir : rien n’est reconstitué, tout est vécu comme au premier jour. Ciocarlie captive avec un Hasche-Mann (Colin-maillard) au séquençage comme improvisé, merveille de vitalité naturelle. Kind im Einschlummern (L’enfant s’endort) trouve en elle une chaleur hypnotique. Elle parvient à préserver une réelle simplicité dans Der Dichter spricht (le poète parle), tirant son relief d’un savant usage des silences.

La voilà bientôt qui donne de la chair à son Carnaval tout en parvenant à préserver l’unité massive de l’oeuvre. Une certaine hardiesse de timbre, doublée d’une verve rythmique (culminant dans une héroïque Marche des “Davidsbündler” contre les Philistins) donne aux épisodes les plus vifs une carrure grandiose. C’est déjà un fait de virtuosité remarquable que de maintenir une telle agilité et limpidité des traits dans partition si touffue ! Mais c’est loin d’être la seule vertu de Dana Ciocarlie. Dans ce qu’on entend, le véritable maître-d’oeuvre reste l’esprit (là où d’autres se laissent “guidés” par leurs doigts). Les oppositions si caractérisées qui font tout le sel de cette oeuvre, ne le seront jamais à outrance : Ciocarlie trouve régulièrement une “troisième voie” au manichéisme (son Florestan prend le temps de la rêverie, Estrella bombe aristocratiquement le torse ).

Dana Ciocarlie © Julien Hanck
Dana Ciocarlie
© Julien Hanck

Dans le Concerto, c’est l’assise profonde, la certitude tranquille qu’elle met à son thème. Ce qui n’empêchera pas sa main droite de s’en échapper régulièrement, voletant gaiement autour de l’édifice. Nul besoin d’accuser les angles, aucune chance de tomber dans la routine, Dana Ciocarlie est une risque-tout de l’expression musicale : il nous suffit d’attendre le Finale pour que tout s’envole sous ses doigts ! Dommage seulement que l’Orchestre Colonne, par son peu de subtilité et d’engagement, brime sans le vouloir la soliste dans son élan. Aurait-il fallu se mettre en frais d’un orchestre moins chiche pour nous présenter ce concerto (et par là même, la soliste) sous son meilleur jour ? Heureusement, tout cela n’est plus qu’un lointain souvenir après une Novelette n°2 joliment déhanchée que nous offre la pianiste en bis, avant de conclure par un clin d’oeil à la Roumanie (Toccata de Paul Constantinescu)

Dana Ciocarlie et l'Orchestre Colonne © Julien Hanck
Dana Ciocarlie et l'Orchestre Colonne
© Julien Hanck

Une invitation au cœur du piano Schumannien, pour un voyage qui, à travers cette turbulence contrôlée et sa totale liberté de respiration, a quelque chose de profondément généreux.