Il est des œuvres oubliées qu’on repropose à l’attention du public mais dont on comprend parfois qu’elles aient sommeillé pendant de longues années dans les réserves des bibliothèques. Tel n’est pas le cas, assurément, des Enfants de la mer de Lodewijk Mortelmans. L’œuvre impressionne musicalement et tient la route dramatiquement, au point qu’on quittera Bozar avec l’envie impérieuse de la réentendre au CD (espérons qu’un enregistrement soit prévu !) ou mieux encore sur scène – si possible avec un metteur en scène qui en assume le romantisme flamboyant.

Alain Altinoglu
© Dirk Leemans

L’histoire, tout d’abord, est prenante : une malédiction pèse sur une lignée de pêcheurs, dont tous les hommes périssent lors d’un naufrage dès l’instant qu’ils épousent leur fiancée et attendent leur premier enfant. Comme si la mer était aussi une mère possessive et jalouse, refusant de voir ses enfants s’éloigner d’elle… Si la tension dramatique connaît un petit fléchissement au second acte, le livret avance efficacement et permet l’émergence de personnages fortement caractérisés et attachants : Stella, jeune fille amoureuse refusant de croire en la malédiction frappant la famille de son fiancé ; Ivo, pêcheur tout autant amoureux de sa bien-aimée que de la mer : Bolten, jeune marin prêt à se sacrifier pour assurer le bonheur de celle qu’il aime ; Geertrui, mère éplorée, brisée par les deuils successifs qui la frappent.

Quant à la musique, elle happe l’auditeur dès les premières notes du prélude et ne le lâche plus, jusqu’à la terrible scène finale où Bolten apporte le corps sans vie d’Ivo, ultime victime de la malédiction. Puissamment colorée, l’orchestration est magnifique d’inventivité et extrêmement évocatrice. Wagnérienne en diable, la partition recourt aux leitmotive : plus descriptifs que signifiants, ils n’en sont pas moins remarquablement efficaces dans la création d’ambiances dramatiques comme dans le surgissement d’émotions variées qu’ils autorisent. L’héritage wagnérien se manifeste également dans le choix de certains thèmes qui évoquent tantôt L’Or du Rhin (les premières mesures, très sombres, nous plongent au cœur de l’eau comme celles du premier opus du Ring !), tantôt Le Vaisseau fantôme pour les scènes de tempête ; mais l’on entend aussi de curieuses réminiscences de Parsifal (le motif de la Foi), de La Walkyrie (l’invocation à Loge), du Voyage de Siegfried sur le Rhin… Pourtant, assez vite, l’ombre de Wagner s’estompe et la musique de Mortelmans se fait apprécier pour elle-même, avec un sens de la mélodie et un lyrisme qui s’épanchent peut-être plus librement que chez le maître de Bayreuth.

L’obédience wagnérienne de l’œuvre se manifeste plus dans la musique que dans le livret, puisque celui-ci convoque non pas des dieux ou des héros légendaires, mais de simples pêcheurs. Pourtant, l’opéra de Mortelmans met également en scène des cousins éloignés des Nibelungen : ne s’incarnent-ils pas en les personnes des Wallons travaillant dans les mines, que le héros hésite un moment à rejoindre, prêt à abandonner son métier pour mettre un terme à la malédiction ? Une allusion qui, dans tous les cas, suscite l’amusement du public.

Répétition de De Kinderen der Zee à Bruxelles
© Hugo Segers

Un livret attachant, une musique prenante : comment expliquer alors l’oubli quasi total dans lequel l’œuvre est tombée ? Créé en 1920, à une époque récemment marquée par les sortilèges debussystes et alors que Ravel, Poulenc, Milhaud ou Honegger focalisent l’attention des mélomanes, l’opéra de Mortelmans et son wagnérisme revendiqué, son lyrisme puissant et parfaitement assumé ont peut-être paru quelque peu anachroniques. La langue flamande, dans laquelle l’œuvre est chantée, n’a par ailleurs sans doute pas facilité la carrière internationale de l’œuvre. Sans parler de la difficulté à distribuer les rôles importants…

Car il faut, pour incarner Ivo, Stella ou le vieux pêcheur Petrus des chanteurs de tout premier plan, capables de puissance, de dramatisme, de tendresse et de lyrisme : bref, rien moins qu’un Siegmund, une Sieglinde et un Wotan ! Qui plus est maîtrisant le flamand… Une véritable gageure, en partie relevée par La Monnaie : Yves Saelens et Tineke Van Ingelgem n’ont pas toujours toute l’ampleur vocale requise pour surmonter les éclats d’un orchestre très puissant. Mais leur projection vocale est habile, et leur permet de rester audibles (presque) en toutes circonstances : tous deux défendent leurs rôles avec une belle probité, et Tineke van Ingelgem apporte à l’incarnation de Stella une forme de fragilité bienvenue. Christianne Stotijn est une Geertrui très émouvante (mais le vibrato gagnerait à être mieux maîtrisé dans l’aigu), Werner Van Mechelen est un Petrus solide, particulièrement impressionnant dans son puissant monologue de l'acte II. Quant à Kris Belligh, sa belle projection vocale et la fermeté de sa ligne de chant lui permettent d’incarner un Bolten à la fois viril et émouvant.

Prestation superlative de l’Orchestre Symphonique de la Monnaie, littéralement éblouissant, sous la baguette d’un Alain Altinoglu fougueux et passionné au possible : le chef et les musiciens recevront un accueil formidablement enthousiaste du public. Puisse cette belle résurrection ne pas rester sans lendemain… Les Enfants de la mer le méritent amplement !


Le voyage de Stéphane a été pris en charge par La Monnaie De Munt.

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