Créé il y a dix ans à Vienne, triomphe au Festival d’Aix qui a suivi, De la maison des morts, dans la mise en scène de Patrice Chéreau, est enfin donné sur la scène de Bastille, ici encore sous l’impulsion bienveillante de Stéphane Lissner. La distribution est presque intacte : Alieïa a encore la discrète robustesse d’Eric Stoklossa, les grand et petit prisonniers ont eux aussi les traits de Peter Straka et de Vladimir Chmelo, Ales Jenis prête sa présence surplombante à un Don Juan de pacotille, Stefan Margita, Jiri Sulzenko, Jan Galla, Martin Barta, Olivier Dumait, Susannah Haberfeld, Marian Pavlovic, Peter Hoare et Andreas Conrad continuent de peupler ce plateau où fourmille une population pénitentiaire aussi effrayante qu’émouvante. Du côté des nouveaux venus, on pourra regretter l’effacement visiblement voulu de Willard White en Gorantchikov, mais force est d’admettre que Peter Mattei, Ladislav Elgr et Graham Clark incarnent avec une conviction vocale et scénique remarquable le terrifiant Chichhov, Skouratov et le vieux prisonnier. Nimbée encore des lumières glaciales et pourtant saisissantes de Bertrand Couderc, la scénographie de Richard Peduzzi se mue toujours, au fil des déplacements de blocs de bétons, en un même décor aussi dépouillé que redoutablement oppressant.

© Elisa Haberer | Opéra national de Paris
© Elisa Haberer | Opéra national de Paris

Plus encore que le bagne de Sibérie narré par Dostoïevski, le tout s’apparente à un cadre carcéral intemporel et familier à la fois : l’ombre du camp de concentration plane quand vient l’heure de la toilette, celle de l’autodafé est suggérée le temps d’une chute spectaculaire de livres que les prisonniers balayeront comme autant de débris. Elaboré par le compositeur même peu avant sa mort, le livret est d’une modernité saisissante, tant sur la forme que sur le fond. On y suit une narration éclatée, déroulement de portraits et d’échanges voués à leur perte, que confirme l’échec d’éclosion d’une véritable intrigue. On y pressent dans un terrassant vertige la littérature d’après-guerre, celle qui interrogera la persistance de l’humain au cœur de l’horreur et l’indicible, l’écrasement de l’individu et du collectif par des forces sous-jacentes, et surtout la survie à tout cela, la fragile possibilité d’un après. La conclusion du récit est ici auréolée de peu d’espoir, à l’instar de l’aigle supposé l’incarner, ici fait de morceaux de papier et de bois. La convergence des regards empêche cependant toute distanciation : à la hauteur des bagnards, la mise en scène place face à eux les spectateurs dans un jeu de miroirs dérangeant le temps d’une scène de théâtre dans le théâtre où éclatent la violence, la frustration mais aussi le désir de transfiguration des personnages, présent du plateau à l’auditoire.

Dans la lignée quelque peu altérée de la précision froide d’un Boulez, portant sur ses épaules le poids d’une triple lecture testamentaire (Janáček, Boulez et Chéreau au crépuscule de leur œuvre), Esa-Pekka Salonen fait éclater un orchestre d’une expressivité inédite mais jamais à côté de ses effets : dès l’ouverture retentissent, conjugués, l’assourdissant bruit des chaînes et la grâce slave des cordes, le rêche stravinskien et le lyrisme, à rebours de toute joliesse, d’un Berg. Toutes les nuances qu’appelle la partition fascinante de Janáček, débarrassée de lectures parfois trop archaïsantes, apparaissent à l’oreille nue. Peu importe, alors, que la masse orchestrale, époustouflante, couvre par endroits des voix trop disparates pour un tel volume, ou ne se plie pas complètement aux vocalises du Chœur en très bonne forme ni à celles des solistes lorsqu’ils apparaissent du fond de la scène. D’autant que le mouvement imposé aux chanteurs et acteurs – que l’on devine aussi bien encadrés que du vivant de Chéreau, grâce aux efforts conjugués de Peter McClintock et Vincent Huguet à l’exécution de la mise en scène - rend le tout peu pilotable de la fosse. Le liant, souhaité ardemment par un Patrice Chéreau familier du « désossage » de livret, opère ainsi sans peine d’un tableau à l’autre, si bien que la brièveté de l’opéra – 1h40 – surprendra plus que de coutume. Les images déployées hanteront le spectateur d’autant plus longtemps.

© Elisa Haberer | Opéra national de Paris
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