Depuis les années 2000, l’Auditorium-Orchestre national de Lyon applique très régulièrement une recette de programmation et de communication : attirer le public grâce à une affiche annonçant un grand nom de la musique française et en profiter pour lui faire découvrir une musique d’aujourd’hui et/ou de compositeurs venant d’au-delà des frontières nationales, dépassant parfois les habitudes d’écoute des auditeurs. La technique n’a jamais été aussi flagrante que ce soir et le public s’en montrera incroyablement ravi.

Tan Dun © Feng Hai
Tan Dun
© Feng Hai

La Rhapsodie pour saxophone et orchestre, écrite entre 1903 et 1908 par Claude Debussy, ouvre le concert. Ne maîtrisant pas totalement un instrument pour lequel il ne montre pas un grand intérêt, le compositeur est surtout occupé par l’écriture de La Mer. L’orchestration de sa Rhapsodie sera finalement terminée par le compositeur Jean Roger-Ducasse. Grâce à la direction à la fois souple et ferme, toujours très attentive, de Tan Dun, les couleurs et la texture onctueuse de l’orchestre ondulent avec homogénéité et souplesse, particulièrement les cordes, laissant les vents danser gaiement au-dessus de ces vagues. Si certaines couleurs rappellent indéniablement La Mer, d’autres sont plus surprenantes avec leurs airs de péplum et leurs intervalles parallèles. Le saxophoniste Alexandre Doisy se montre à son avantage devant ses collègues à vent, bien que les cors lui répondent très souvent et que son timbre se mêle fréquemment avec celui des violons. On sent néanmoins que sa partition souffre d’un déficit d'inspiration mélodique par rapport au reste du catalogue debussyste et qu'elle ne réussit pas à mettre véritablement l’instrument en valeur. Celui-ci se noie aisément dans la texture orchestrale, souvent plus digne d'intérêt.

Pour fêter le cent vingtième anniversaire de la naissance du chanteur et acteur Mei Lanfang, Tan Dun s’est inspiré d’un de ses plus grands rôles féminins, celui de Yu Li dans le film Adieu ma concubine. Il compose ainsi, en 2015, un Concerto pour piano et soprano d’opéra de Pékin en cinq parties dans lesquelles la concubine, incarnée par la chanteuse, dialogue avec le piano qui représente son bien-aimé. La soprano Xiao Di s’avance sur scène, le public cachant difficilement son émerveillement devant son costume traditionnel flamboyant, jaune, rouge et bleu. Dès la première partie « Encerclé par les ennemis », la musique de Tan Dun se montre très figurative, d’abord mystérieuse puis martiale. Sous les doigts du jeune Russe Dmitry Masleev, le piano se fait tour à tour lyrique ou percussif, dialoguant fréquemment avec d’autres instruments de l’orchestre, comme le hautbois dans « Une lune claire » (partie II) tandis que Xiao Di danse. L'œuvre fait entendre des jeux de timbres singuliers, le pianiste jouant parfois à même les cordes de son instrument, tandis que les violoncelles et les contrebasses seront amenés à taper sur leur touche en alternance avec leurs pizzicati dans la dernière partie (« Adieu ma concubine »). La voix de la soprano est tout aussi particulière, peu projetée, très nasale voire un peu métallique, respectant la tradition du genre. Mêlée aux couleurs de l’orchestre, cela produit une saisissante sensation d’intemporalité. Les instrumentistes sont eux-mêmes sollicités pour un discret mais joliment efficient bourdon en bouche fermée, sur lequel chante le piano lors de la partie finale.

La deuxième partie de soirée suit le même schéma que la première, faisant d’abord entendre la Première Rhapsodie pour orchestre avec clarinette principale de Debussy, composée en 1909 pour les concours au Conservatoire de Paris. Les couleurs de l'ensemble sont ici moins impressionnantes que précédemment mais on apprécie la sonorité charmante du clarinettiste François Sauzeau, dont la présence naturelle et l’aisance technique, malgré les difficultés de la partition, pallient heureusement cette lacune orchestrale. S'ensuit une Symphony of colors de Tan Dun, œuvre multimédia qui s’inspire des sept mille guerriers polychromes en argile qui gardent l’entrée du mausolée du premier empereur de Chine, Qin, fondateur de la Grande Muraille. L’œuvre est ce soir spécialement arrangée pour être présentée en version de concert. Chacune des sept parties représente une couleur et un épisode de la mythologie de l’empereur, du blanc et noir des Maîtres Yin-Yang à l’or de la Grande Muraille. La musique du compositeur chinois ne manque pas d’influences diverses et bien équilibrées, à sa propre image : instrumentiste avant tout traditionnel, Tan Dun a grandi au contact des rites chamaniques des villages du Hunan, est parti à Pékin avant d’étudier aux États-Unis et d’y découvrir la musique minimaliste. On peut identifier dans son œuvre les mélodies aux courbes rondes de la tradition chinoise (mouvement I), en même temps que des textures orchestrales rappelant parfois celles d’Aaron Copland, des jeux rythmiques syncopés hérités du minimalisme (II) ou des effets figuratifs imposants qui rappellent les musiques de film (VI & VII). Les musiciens de l’Orchestre national de Lyon se prêtent parfaitement au jeu de cette œuvre dont certaines parties sortent de l’ordinaire, tapant du pied et poussant des exclamations lors du premier mouvement. La quatrième partie est particulièrement intéressante, trois des percussionnistes descendant devant le proscenium pour frapper de leurs baguettes des pots en terre cuite ; après un viril dialogue avec les cuivres, ils improvisent chacun lors d’une incroyable cadence avec une liberté quasi totale.

Si Debussy a moins été à l’honneur que l’intitulé pouvait le faire croire, la musique étonnante, très imagée et remplie de couleurs diverses de Tan Dun rencontre un succès mérité, certains spectateurs n’hésitant pas à se lever pour saluer le compositeur-chef et les musiciens. On ne peut que leur souhaiter une même réussite lors de la tournée chinoise qui s'annonce.

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