À l’heure où tant d’opéras sont donnés en version concert, on peut douter de l’urgence de mettre en scène un oratorio, tendance qui semble trouver son origine dans la saint Jean de Pier Luigi Pizzi donnée en 1985 dans ce même Théâtre des Champs-Élysées. Si la Passion contient tous les éléments d’un bon péplum, il parait plus ardu de représenter avec succès une succession de commentaires sur la vie du Christ – Claus Guth l’a tenté voici dix ans. Reprise d’un spectacle donné à Salzbourg en janvier, ce Messie fait partie d’un groupe d’œuvres mis au goût du jour par Mozart en 1789, et le livret est désormais en allemand. Le baron Gottfried van Swieten, passionné de musique ancienne s’engagea avec énergie dans l’exécution des oratorios dont les textes rentraient en résonance avec la pensée humaniste typique de la future Création de Haydn. Certes Mozart échange la distribution de certains airs entre soprano et ténor, écrit un nouveau récitatif accompagné « Si Dieu est pour nous », effectue diverses coupures mais c’est l’instrumentation originale qui subit un sensible remaniement. Dans cette Vienne à la pointe de la mode, Haendel représente déjà le passé, le compositeur Hiller le trouve « rude », Mozart va moderniser à la fois le vocabulaire et changer les codes expressifs du Saxon en incorporant clarinettes, cors et trombones à l’orchestre baroque.

Helena Rasker et Stanislas de Barbeyrac dans <i>Le Messie</i> de Robert Wilson © Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Élysées
Helena Rasker et Stanislas de Barbeyrac dans Le Messie de Robert Wilson
© Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Élysées

En maître de cérémonie évoquant irrésistiblement le cabaret berlinois des années trente ou quelque inquiétant dandy, le ténor Stanislas de Barbeyrac aborde les airs virtuoses avec une belle santé vocale (« Tu les briseras avec un cercle de fer ») et promène sa gouaille cynique jusque dans l’érotisme inattendu du duo « O mort où est ton aiguillon ». Très belle sûreté également chez José Coca Loza, impeccable gestion du souffle dans les redoutables vocalises du « Pourquoi les nations » et dans la ligne sinueuse de « Le peuple qui marchait » que Mozart pare d’harmonies aussi mystérieuses que la coiffe de prêtre japonais du chanteur.

<i>Le Messie</i> de Robert Wilson au Théâtre des Champs-Élysées © Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Élysées
Le Messie de Robert Wilson au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Élysées

Contralto dotée d’un timbre troublant, Helena Rasker peine parfois à passer l’orchestre mais le phrasé demeure constamment captivant. Tour à tour ange éblouissant et prêtresse énigmatique, Elena Tsallagova nimbe d’une irrésistible tendresse l’air « Comme un berger » où le quatuor à cordes devient particulièrement expressif ; en revanche le « Voyez s’il y a une douleur » révèle une voix plus riche et large qui se fond parfaitement avec les doublures des flûtes et clarinettes. Ces doublures, l’attrait pour une harmonie développée aux vents évoquent irrésistiblement La Flûte enchantée, et la noirceur des trombones lorgne vers Don Giovanni.

<i>Le Messie</i> de Robert Wilson au Théâtre des Champs-Élysées © Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Élysées
Le Messie de Robert Wilson au Théâtre des Champs-Élysées
© Vincent Pontet / Théâtre des Champs-Élysées

À la tête des Musiciens du LouvreMarc Minkowski sculpte avec une grande précision les figures pointées de l’ouverture ou du chœur « C’étaient nos souffrances ». On a le poids et la direction à la fois, les enchaînements sont pertinents et, mis à part quelques départs approximatifs pour le chœur Philharmonia de Vienne, la gestion de l’énergie soutient la trame dramatique. Cette Flûte enchantée qui point de loin en loin s’accorde parfaitement avec la vision onirique de Robert Wilson. Dans une illustration tour à tour naïve et malicieuse du sentiment religieux par l’agitation exaltée d’un danseur, d’une botte de foin et d’une fillette tout droit sortis du Magicien d’Oz, la présence imposante de la nature et du cosmos (icebergs, astronaute, flots), Wilson semble évoquer un animisme serein sur lequel le ténor pose un regard singulièrement troublant, à l’instar du vocabulaire glacé des corps. Comme toujours les jeux de lumière fascinent, cette vision des chœurs en noir et blanc (« Car puisque la mort »), cette barque argentée dans le brouillard s’accordent parfaitement avec les couleurs froides et transparentes de l’orchestre.

****1