Ça y est, c’est arrivé. Cela faisait des mois que le public parisien était au courant de la fermeture de Pleyel fin 2014 pour laisser la Philharmonie accueillir la suite de la programmation dès janvier 2015, mais personne ne pouvait prendre réellement conscience de cette réalité avant le vendredi 19 décembre, date du dernier concert de musique classique à la Salle Pleyel. C’est l’Orchestre National d’Île-de-France (ONDIF) qui a eu le privilège de se produire lors de cette soirée si spéciale, avec Wayne Marshall à la direction et au piano. Programme : « Les chefs-d’œuvre de la musique classique au cinéma”. Un moment absolument bouleversant, chargé d’une émotion indescriptible…

Wayne Marshall et l'ONDIF © Julie Jozwiak
Wayne Marshall et l'ONDIF
© Julie Jozwiak
L’Orchestre National d’Île-de-France est un orchestre fédérateur : il donne des concerts dans toute la couronne parisienne (et pas seulement à Paris), à des prix très abordables (30 euros en première catégorie), et privilégie les programmes thématiques et accessibles à tous, sans pour autant se limiter aux seules œuvres très grand public. C’est donc un symbole fort d’inviter l’ONDIF en particulier à jouer les ultimes notes de musique classique à Pleyel. Ces dernières années, l’ensemble est devenu un habitué de la salle ouest-parisienne, tout en menant d’autres projets par ailleurs ; ces prochaines années, il constituera l’une des trois formations associées à la Philharmonie de Paris (en plus des deux résidents permanents), et continuera à investir d’autres lieux plus excentrés afin d’apporter la musique au plus grand nombre. Pour résumer, la présence de l’ONDIF sur la scène de Pleyel en ce 19 décembre promeut un message efficace qui tient en deux mots : ouverture et transition.

Tous les fauteuils de la Salle Pleyel sont occupés pour ce concert si particulier, comme cela était prévisible. Il y a même une captation de grande ampleur, chose qui n’est pas rare, mais elle est réalisée pour TF1 ce soir, cas bien plus exceptionnel. Le public est calme, concentré ; armés de leur appareil photo, plusieurs mélomanes déjà nostalgiques immortalisent le lieu sous tous les angles tant qu’ils le peuvent encore. La première œuvre éclate avec joie, comme pour contrer la tristesse qui plane sur l’assemblée et risquerait de gâcher le moment : l’ouverture de La Pie voleuse de Rossini donne le coup d’envoi de la soirée. Si on entend bien quelques imperfections par-ci par-là (décalages entre les violons, petits accrocs des flûtes), on n’y prête tout simplement aucune attention : la joie fébrile, l’entrain incroyable, la fierté visible des instrumentistes à jouer lors de cet instant précis portent la musique avec plus d’efficacité que la meilleure technique. Avec Une nuit sur le Mont-Chauve de Moussorgski, la tendance se confirme ; ce n’est pas la subtilité qui est recherchée, mais bien l’émotion à l’état brut… Et cela fonctionne admirablement ! Le public applaudit à tout rompre. On comprend soudain la charge émotionnelle qui est créée lorsque des musiciens jouent avec tout leur cœur.

Et le chef n’y est pas pour rien. À l’aide de l’excellente Ann-Estelle Médouze, premier violon super-soliste de l’ONDIF, il fait ressortir les accents et les nuances peu importe ce qu’il dirige, avec passion. À eux deux, ils entraînent tout l’orchestre et insufflent une vie propre à chacune des phrases. Que dire, surtout, de la Rhapsody in Blue de Gershwin ? Wayne Marshall est anglais, mais il se métamorphose pour l’occasion en un génial jazzman afro-américain. La rythmique, le swing, le jeu avec les tempi, les improvisations du pianiste (encastrées dans l’œuvre), à couper le souffle, la mise en valeur des harmonies, la fluidité des enchaînements, le lyrisme, tout est là. Mais le bis nous réserve une surprise encore plus mémorable. Wayne Marshall vient s’asseoir au piano, et alors que le public savoure d’avance une de ses merveilleuses improvisations en supplément, il lance un thème très standard (de Louis Armstrong, paraît-il)... et entraîne tout l’orchestre à sa suite. Chaque pupitre est amené à participer, ensemble ou tour à tour, de façon totalement spontanée. Et c’est là que survient un des plus grands moments de musique de la Salle Pleyel. Car ça, c’est de la musique. Projetés bien au-delà de l’interrogation sur le genre (classique ou jazz), la forme, ou la convention, les musiciens livrent au chef et au public l’essence pure de la musicalité qu’ils portent en eux. Wayne Marshall les y pousse, certes - certains semblent vraiment décontenancés par la situation, mais ils sourient tous, ils sont engagés dans leur jeu, ils se regardent et s’écoutent les uns les autres, ils partagent un même ressenti et se laissent guider par le chef pour mieux pouvoir libérer leurs émotions propres. L’auditoire rit, sourit, pleure, et finit par hurler des “bravos” à n’en plus finir à la fin de cette incroyable performance live. Nous ne le dirons jamais assez : c’est ça, la véritable musique. L’émotion, le bonheur, le partage.

Si Wagner correspond moins au style de direction de Wayne Marshall qui propose une version vraiment trop rapide et pas assez solennelle de La Chevauchée des Walkyries (dans l’élan de la passion ?), l’Adagio pour cordes de Samuel Barber qu’interprète l’ONDIF est extrêmement émouvant, tout en retenue et en finesse. Les deux courtes minutes que dure Le Vol du bourdon de Rimski-Korsakov laissent tout juste aux larmes le temps de sécher sur les joues des spectateurs, puis c’est déjà reparti pour un moment bouleversant avec l’Adagietto de Mahler (extrait de sa Symphonie No.5), qui fait subitement surgir un autre espace-temps. Après un si beau programme, le public ne peut se contenter de La Valse de l’Empereur de Johann Strauss fils comme œuvre de fin. C’est la célébrissime Danse hongroise No.5 de Brahms qui est donnée en bis, deux fois, avec la participation plus qu’émue du public.

 Vous l’aurez remarqué, la thématique « Musiques de film » était un prétexte pour réunir en un seul concert plusieurs œuvres courtes ayant marqué l’histoire de la musique classique. Vous l’aurez compris aussi, l’émotion était à son comble durant toute la durée du concert… Cette fébrilité témoignait d’un amour pour la musique, et pour la salle qui en était un des symboles majeurs à Paris, avec une intensité qui se fait de plus en plus rare. Mais ne soyons pas tristes, au contraire : ce n’est pas la fin avec un grand F, c’est la fin d’une époque et le début d’une autre. Rendez-vous le 14 janvier à l’inauguration de la Philharmonie ; il est certain qu’on y retrouvera la même fébrilité... cette fois pleine d’excitation et non de nostalgie, car tournée vers l’avenir.

Mosaïque © Pierre-Emmanuel Rastoin
Mosaïque
© Pierre-Emmanuel Rastoin