Récit d’une entente inespérée entre deux civilisations antagonistes, l’opéra de Mozart résonne avec une dimension particulière au vu de l'actualité. Le plateau soliste de ce soir est d’ailleurs à peu de choses près celui de la mise en scène controversée de Martin Kušej cet été à Aix-en-Provence, lequel situait l’intrigue… dans un camp de djihadistes.

Direction enlevée et toute en nuances de Jérémie Rhorer, chez lui dès l’ouverture. Face à lui, le Cercle de l'Harmonie ne démérite pas (mention spéciale à la flûte solo dans le « Martern aller Arten »), et atteint des sommets dans la sérénade de Pedrillo, poussant les pizzicati des cordes jusqu’au pianissimo : moment de grâce !

Norman Reinhardt © Dirk Brzoska
Norman Reinhardt
© Dirk Brzoska
Norman Reinhardt est un merveilleux ténor mozartien, au timbre solaire. Son Belmonte annonce dès l’air d’entrée les accents de Tamino. Les coloratures sont solides, le seul bémol restant peut-être une tendance un peu trop systématique à passer en voix de tête au moindre piano au dessus du fa. Mais on pinaille. L’Osmin charismatique de Mischa Schelomianski met son allemand soigné au service du drame et arrache plus d’une fois des rires à l’assemblée. L’émission est souple et généreuse, le grave sonnant.

On ne sait quoi dire de la Konstanze de Jane Archibald. Certes, le timbre est ravissant, la ligne royale, les coloratures insolentes. Pour autant, la soprano canadienne ne possède pas (encore ?) le charnu, le mordant, le métal qui font la pâte d’un véritable colorature dramatique attendu pour le rôle, dans la lignée d’une Edda Moser ou plus récemment d’une Marina Rebeka (cf. son excellent album d’airs de Mozart enregistré chez Warner Classics). Sinon un colorature dramatique, Konstanze requiert au moins un grand lyrique avec un « toit » de coloratures ou, pour parler trivialement, une Fiordiligi « avec un étage en plus » ! On se souvient que Madame Cavalieri, créatrice du rôle, a également été la première Donna Elvira, rôle partagé aujourd’hui entre des mezzi et des soprani. Or, Jane Archibald peine ce soir à se distinguer, dans sa couleur, de sa collègue Rachele Gilmore (Blondchen), et semble atteindre ses limites dans les graves du redoutable et redouté « Martern aller Arten », à l’issue duquel elle reçoit pourtant un triomphe mérité. En somme, une mozartienne de belle tenue, et une Konstanze jeune mais prometteuse.

Rachele Gilmore campe une Blondchen sans grâce, à l’aigu éclatant mais à l’agilité hasardeuse dans le « Durch Zärtlichkeit ». David Portillo n’est pas un ténor de caractère, et c’est tant mieux ! Pedrillo presque trop racé, il darde dans son air de bravoure des « la » tenus denses et lumineux, et fait montre dans la sérénade d’un phrasé raffiné et d’une belle gamme de nuances. Vite, du bel canto !

Enfin, le comédien Christoph Quest donne au Pacha Sélim une densité inespérée, surtout dans une version de concert. Sa clémence finale suspend un instant le caractère bouffe de la turquerie. « Réparer par des bienfaits une injustice subie est une satisfaction bien plus grande que de payer le mal par le mal ». Splendide pamphlet contre l’ethnocentrisme, L’Enlèvement au sérail demeure le témoin d’une Europe des Lumières qui n’avait rien à envier à celle dont parlent les journaux cette semaine.