Pas de changement de décor depuis Les Noces de Figaro l’an dernier : l’action de Don Giovanni se déroule ici encore entre un élégant théâtre portatif de rideaux et de fausses coulisses, écrin idéal pour les lieux de représentation – Drottningholm puis Versailles – élaboré de nouveau par Antoine Fontaine. Les rôles y sont également redistribués : le narquois valet Figaro y devient Leporello, encore sous les traits et la voix assurée, éclatante de Robert Gleadow ; Ana Maria Labin, émouvante comtesse l’année dernière, se pare à nouveau d’atours de noblesse, de maturité, et d’un admirable aplomb vocal en Donna Anna ; enfin, l’on retrouve dans le Don Giovanni puéril, dissipé et vaporeux de Jean-Sébastien Bou les errements de Chérubin. Ce dernier n’entonnait-il pas déjà, au beau milieu des Noces, les premières notes de « Deh vieni a la finestra » ?

© Mats Bäcker | Drottningholms slottsteater
© Mats Bäcker | Drottningholms slottsteater

Si bien que, tout comme le risque de la redite, celui de l’inadéquation du cadre buffa aux pages, archiconnues, d’une œuvre devenue mythe fondateur, menace un premier acte moins enclin aux friands échanges et au mouvement que Les Noces de Figaro. D’autant que les choix de jeu de Jean-Sébastien Bou, bien que pertinents, l’isolent considérablement des autres personnages. Pas un regard ne sera échangé non seulement avec l’éplorée Elvira – Marie-Adeline Henry, dont l’étonnant spectre des graves redore des vocalises que l’on pensait pourtant connaître par cœur – mais également avec la nouvelle proie – la généreuse Zerlina de Chiara Skerath – tout au long du pourtant engageant « La ci darem la mano ». Plus loin encore, les aigus si épurés de la sérénade ne prennent pas le temps d’atteindre le spectateur – le baryton se trimballe encore, trépignant, d’un bout à l’autre de la scène. Il y a, dans cette impatience-là, quelque chose de l’enfance mais également une forme, précoce, inaccoutumée, de sénilité. On regrette donc d’autant plus que cette seule véritable idée, novatrice, de caractérisation du personnage se confronte à un cadre jouant certes habilement des archétypes, mais évacuant la possibilité d’une alchimie entre eux. Marc Minkowski, en misant ici à nouveau sur les bouleversements de nuances, l’harmonie plutôt que la méticulosité des traits, le phrasé plutôt que les lignes mélodiques, plaide pour une cohésion qui s’avère vocalement admirable en plateau.

Le premier acte, bien que musicalement d’une rare tenue, semble donc par endroits un peu curieux. Mais le second s’avère, lui, particulièrement accrocheur, et la découverte du livret non remanié n’y est pas pour rien : l’étonnant Callum Thorpe, profond, versatile et toujours incarné, campe à la fois Masetto et le Commandeur. Zerlina supplante Elvira en prima donna, bien qu’elle troque en réalité « Mi tradi » contre un autre air, plus qu’intéressant, au premier acte. C’est finalement le très bon Don Ottavio de Fabio Trümpy qui perd en importance une fois départi du célébrissime « Dalla sua pace » : il y redore cependant un blason terni par une grandiloquence souvent appuyée. De jolis jeux de miroirs jalonnent le tout : on se souviendra notamment du catalogue gravé à même la peau de Leporello, ou encore des jeux d’ombres chinoises, notamment sur le final. Et c’est sans surprise dans sa dimension spéculaire, à la fois tournée vers la version d’origine et consciente de sa constante subjectivité, que le Don Giovanni d’Ivan Alexandre convainc. Dans ce portrait éclaté, indécis, inachevé d’un personnage en fuite perpétuelle.