L'Opéra Royal de Wallonie reprend la production de Don Giovanni conçue par Jaco van Dormael et créée in loco en 2016. L'action est transposée à notre époque, au bord de la piscine d'une riche villa et surtout dans les bureaux d'un building qui forment une salle de trading, mais l'originalité recherchée se heurte souvent à une impression de déjà vu. Ceci surtout pour les spectateurs qui avaient assisté au même opéra dans le spectacle de Michael Haneke, donné plusieurs fois à l'Opéra Bastille depuis 2006, qui se déroulait également dans des bureaux du type des tours de La Défense.

Don Giovanni à l'Opéra Royal de Wallonie-Liège
© J. Berger / Opéra Royal de Wallonie-Liège

Don Giovanni est ce soir un golden boy qui assassine le Commandeur au moyen d'un club de golf et pousse le cadavre dans la piscine. On passe ensuite dans une salle de marchés – ici le « Girls exchange » – où les cotes de Joséphine, Josianne, Mélanie, Suzanne, Véronique montent et descendent sur les écrans des nombreux ordinateurs. Les funérailles du Commandeur passent en direct sur une chaîne d'info en continu, et c'est aussi sur grand écran que sont projetés les graphiques des conquêtes du Don pendant l'air du Catalogue chanté par Leporello. Ces animations, certes bien dans le contexte de la modernité de la proposition scénique, peuvent cependant produire des effets de clichés, à l'image du tas de cocaïne qui circulera sur un plateau pendant la fête du premier acte.

Après l'entracte, on servira deux femmes nues pour le banquet conclusif, sur lesquelles Don Giovanni verse du chocolat fondu et positionne des fraises, avant que le Commandeur ne sorte de la piscine pour y emmener le dissoluto punito, sous une épaisse fumée ; la boucle est ainsi bouclée. Ce traitement du chef-d’œuvre de Mozart transposé dans le monde de la finance, où les excès de Don Giovanni à l’heure de #MeToo seraient mis à l’index, ne dénature pas le livret de Da Ponte – sans y apporter non plus une vision neuve de la perversion.

Don Giovanni à l'Opéra Royal de Wallonie-Liège
© J. Berger / Opéra Royal de Wallonie-Liège

La scénographie de Vincent Lemaire s'articule autour d'un efficace plateau pivotant : celui-ci est tantôt en position oblique pour renvoyer l'image de la piscine par sa sous-face en miroir, tantôt plaqué au sol avec ses bureaux et ordinateurs en surface. Les rotations de cet immense plateau pour changer les décors sont agrémentés de bruitages selon l'atmosphère à venir : la ville et ses voitures et klaxons ou la campagne habitée par les grillons et batraciens. On ne sait pas si ce sont ces temps morts qui ont motivé les coupes dans la partition, mais toujours est-il que de nombreux récitatifs secs ont disparu, qu'un récitatif accompagné est transformé en sec, et on s'étonne aussi de la disparition de l'épilogue, alors que ce n'est apparemment pas la version de Vienne qui est jouée puisque le deuxième air d'Ottavio est bien présent. Mis à part ces tripatouillages, on apprécie la musique vivante dirigée par Christophe Rousset avec son habituelle énergie, ainsi que l’accompagnement des récitatifs dont il a la charge au clavecin. On relève a contrario que plusieurs passages sont pris avec un tempo d'une extrême lenteur, en particulier le duo « Là ci darem la mano » qui renforce la langueur du duo entre Zerlina et Don Giovanni et « Deh, vieni alla finestra » qui autorise ce dernier à susurrer d'ineffables pianissimos.

Davide Luciano (Don Giovanni)
© J. Berger / Opéra Royal de Wallonie-Liège

La distribution vocale est justement dominée par Davide Luciano, très à l'aise vocalement et théâtralement dans le rôle-titre, beau grain noble de baryton, volume qui s'impose et qualité homogène de l'instrument sur toute la tessiture. Le Leporello de Laurent Kubla ne déploie pas la même séduction vocale et ne semble pas doté non plus d'une vis comica naturelle ; il assure néanmoins son rôle mais déroule par exemple son air du Catalogue sans grand éclat. La Donna Elvira de Josè Maria Lo Monaco prend un petit temps pour trouver sa parfaite intonation et semble forcer ses moyens en début de représentation. Par la suite, la voix est expressive et elle interprète un très beau « Mi tradi quell'alma ingrata » au II, balançant à propos entre accents vindicatifs et sentiments encore vivants. La Donna Anna de Maria Grazia Schiavo possède davantage de mordant et de puissance de projection, les suraigus paraissent faciles et les grands écarts et passages d'agilité de « Crudele ?... Non mi dir » sont négociés avec précision.

Sarah Defrise (Zerlina) et Davide Luciano (Don Giovanni)
© J. Berger / Opéra Royal de Wallonie-Liège

Appartenant, dans la mise en scène, au personnel chargé de l'entretien, la Zerlina de Sarah Defrise et le Masetto de Pierre Doyen s'expriment dans un volume trop mesuré pour véritablement marquer les oreilles, la soprano se révélant encore plus discrète dans son registre grave. Ténor mozartien et rossinien par excellence, Maxim Mironov chante un très beau Don Ottavio, réunissant élégance du phrasé, grand souffle et souplesse vocale pour les quelques passages fleuris. Sans évoquer un Commendatore d'outre-tombe, la basse Shadi Torbey complète un cast qui, au bilan, réunit forces et faiblesses.


Le voyage d'Irma a été pris en charge par l'Opéra Royal de Wallonie-Liège.

***11