Le ballet comique Don Quichotte chez la Duchesse, écrit en 1743, est le deuxième ouvrage scénique composé par Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755) et le fruit de sa collaboration avec le librettiste Charles-Simon Favart (1710-1792). Cette production de l’Opéra-Théâtre de Metz, du Concert Spirituel d’Hervé Niquet et de Shirley et Dino pour la mise en scène retranscrit parfaitement cette œuvre parodique et comique, fidèle à l’esprit du Carnaval de 1743 pour lequel elle avait été créée.

François-Nicolas Geslot (Don Quichotte), Chantal Santon-Jeffery (la Duchesse) © OT Metz Métropole 2015
François-Nicolas Geslot (Don Quichotte), Chantal Santon-Jeffery (la Duchesse)
© OT Metz Métropole 2015

Ouvrage atypique, Don Quichotte chez la Duchesse s’inscrit dans la forme particulière de l’opéra-ballet où chaque acte ou entrée développe son intrigue propre : ainsi au premier acte Don Quichotte croit sauver Altisidore des griffes d’un monstre, au deuxième il libère les victimes du magicien Montésinos et au troisième il est acclamé par la cour du Japon pour ses exploits. La fidélité inébranlable de Don Quichotte pour Dulcinée constitue le fil directeur de cette œuvre. Pièce parodique, dont les personnages restent au niveau du type – le naïf, le poltron… - ce ballet comique s’inscrit en outre contre la tradition du ballet héroïque qui mettait en valeur les personnages nobles et élevés.

Construite sur le principe d’une double mise en abyme – les personnages jouent pour la Duchesse, elle-même déjà sur scène, les épisodes du roman Don Quichotte de Cervantès -, cette œuvre amène également à s’interroger sur la différence – ténue – entre illusion et réalité, rappelant ainsi La Vie est un songe (1635) de Pedro Calderón de la Barca.

Dès l’entrée en scène d’Hervé Niquet, affublé de l’armure de Don Quichotte, le trouble apparaît. Le chef d’orchestre nous rappelle que cet ouvrage fut la première œuvre jouée par le Concert Spirituel il y a 27 ans. Il nous raconte le début de l’intrigue - en comparant la Duchesse à Josiane Balasko et Nadine Morano – avant de se voir interrompre par le Duc (Gilles Benizio alias Dino) qui lui réclame l’armure. Ce va-et-vient entre passé et présent est récurrent dans l’interprétation donnée de cette œuvre. L'interlude musical interprété par Dino (air volontairement faux) et Hervé Niquet (sifflet compris), le court spectacle de castagnettes et de danse espagnole avec Corinne Benizio (alias Shirley) et Hervé Niquet, permettent aux spectateurs de patienter pendant les changements de décors entre les actes.

Lorsque le rideau s’ouvre sur la forêt enchantée voulue par le Duc et la Duchesse pour attirer Don Quichotte, la mise en scène volontairement grotesque et les bruitages animaliers des acteurs donnent le ton de ce qui nous sera donné à voir et entendre pendant cette soirée : il s’agit d’une fête et tous les artifices sont employés pour se jouer de Don Quichotte, du faux loup au cheval de bois géant ou à l’habit de Merlin l’Enchanteur (magnifique Virgile Ancely) tout relève de la démesure et de l’outrance, dans une mise en scène que n’aurait pas reniée feu Jérôme Savary.

L’orchestre nous livre une belle interprétation, vive et incisive de l’œuvre, quand il ne se rebelle pas à propos contre le caractère "soupe au lait" de son chef. Il ne couvre pas les voix et alterne parfaitement moments calmes et apparitions magiques, comme celle de Merlin.

Marc Labonnette, Chantal Santon-Jeffery, François-Nicolas Geslot © OT Metz Métropole 2015
Marc Labonnette, Chantal Santon-Jeffery, François-Nicolas Geslot
© OT Metz Métropole 2015
Les chanteurs, assumant par ailleurs la tâche délicate d’évoluer dans des tenues fantasques et d’effectuer des pas de danse parfois très loin du style baroque, étonnent par leurs qualités d’acteurs. Ainsi Chantal Santon-Jeffery campe une duchesse séductrice, par moments femme fatale, dont la voix domine la soirée. Tour à tour autoritaire, câline, séductrice, son souffle et sa colorature font oublier un jeu théâtral somme toute monolithique. On aurait aimé une plus grande variété de poses et de mimiques. François-Nicolas Geslot interprète un Don Quichotte lunaire et crédule, amoureux indéfectible tandis que Marc Labonnette inscrit Sancho dans le rôle-type du valet poltron – on songe à Papageno quelque cinquante ans plus tard.

Le point faible de l’œuvre relève selon moi du ballet, bien loin de la danse baroque. L’influence contemporaine – hip hop, tecktonik, reggae – est manifeste, ce qui renforce le côté parodique de cette soirée. Une parodie de la danse baroque – brièvement évoquée lors des danses campagnardes – aurait été selon moi plus forte ; à force de multiplier les effets, le message final se brouille.

Don Quichotte chez la Duchesse, par son côté bouffe, retranscrit ainsi parfaitement le Carnaval de 1743, tout en faisant réfléchir en filigrane aux différences entre réalité et illusion.