Décidément, l’Orchestre de Paris est avide de jeunes prodiges : après avoir nommé Klaus Mäkelä directeur musical à partir de septembre 2022, c’est le brillant Thomas Guggeis (27 ans), récemment nommé Staatskapellmeister à l’Opéra de Berlin, qui est leur invité pour un programme explorant l’écriture poétique de Dutilleux et Strauss. 

Thomas Guggeis
© Mathias Benguigui / Pasco And Co

Du premier, Guggeis souligne la beauté des couleurs : dans le Concerto pour violon « L’Arbre des songes », ses gestes très mesurés, sa direction précise permettent des attaques parfaitement synchrones, des traits nets et des nuances absolument homogènes au sein de l’orchestre. Mais surtout, il travaille les mélanges de timbres qui font la richesse de l’orchestration de Dutilleux, soulignant l’étrangeté des sonorités hybrides obtenues en alliant les pizzicati des cordes, les timbales et le cymbalum, ou les contrastes entre le caractère strident de certains alliages (violon, petite clarinette, flûte) et la profondeur des graves (violoncelles, contrebasses, bassons).

Michael Barenboim
© Mathias Benguigui / Pasco And Co

Au violon, Michael Barenboim propose quant à lui une lecture résolument brillante de l'œuvre. Ses capacités techniques impressionnantes lui permettent de faire ressortir chaque note des traits, de serrer au maximum ses trilles, et de faire ressortir l’énergie des doubles cordes. Animé par un vibrato assez uniforme tout au long de la pièce, le son demeure chaud et rond. S’il ne suffit pas à faire systématiquement ressortir la partie soliste, qui se laisse parfois submerger par les forte de l’orchestre, il permet en revanche au violoniste de se fondre dans celui-ci : on ne peut qu’être ébloui par le mariage parfait du son de son instrument avec les cordes qui l’accompagnent dans le Lent. La recherche de virtuosité du violoniste ne s’accordant pas toujours parfaitement avec un travail d’orchestre davantage centré sur l’originalité des timbres – le dialogue avec le hautbois d’amour, par exemple, manque de fluidité – ce sont finalement ces (trop ?) rares moments de dialogue qui captent l’attention du spectateur, bien davantage que la virtuosité des traits.

Chez Strauss, la direction millimétrée de Guggeis fonctionne également à merveille : les premiers crescendos d'Ainsi parlait Zarathoustra sont organiques, là encore parfaitement uniformes au sein de l’orchestre ; les attaques des vents, et en particulier des cors, sont douces mais très nettes ; les trémolos des cordes précis. Mais au-delà de sa clarté, cette interprétation frappe par son caractère chantant, lumineux, bien loin de l’aspect monumental, voire martial, que l’on donne parfois à l'œuvre. Dans De ceux des arrières-mondes, le son des cordes est chaud, très vibré, les grands crescendos jubilatoires : l’ensemble prend un aspect nostalgique autant qu’enchanteur.

Thomas Guggeis et l'Orchestre de Paris en répétition
© Mathias Benguigui / Pasco And Co

Le travail sur les progressions dynamiques acquiert une dimension supplémentaire dans De la science : la forme de la fugue n’est pas ici le prétexte à un enchevêtrement de voix, mais bien à une construction globale, qui permet de construire un véritable timbre orchestral, unique. Le travail sur les grandes masses n’empêche cependant pas une attention d’orfèvre portée aux timbres individuels : les flûtes et les clarinettes resplendissent dans les aigus de De la science, véritablement féériques ; le tempo rapide du Chant de la Danse permet au violon solo, malgré ses multiples glissades qui donnent au mouvement un caractère ironique, de ne jamais perdre le rythme de la valse. Le soin du chef de préserver la poésie de l’œuvre est contagieux : même dans les sommets du Chant du voyageur nocturne, le son des cuivres demeure majestueux ; la pureté des attaques des flûtes donne à la conclusion un aspect magique. De quoi espérer que la situation sanitaire permette à nouveau, dans les prochains mois, d’entendre les orchestrations pléthoriques de Strauss, délaissées ces derniers mois car peu compatibles avec la distanciation des musiciens !

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