Il y a des soirées où l'on peut se rendre les yeux fermés ; l'Elektra mené par Mikko Franck et l'Orchestre Philharmonique de Radio-France était de celles-là, le triomphe étant assuré par la "crème" des chanteurs internationaux : Nina Stemme dans le rôle titre, Waltraut Meier de retour en Clytemnestre, et Gun-Brit Barkmin en Chrysothémis. Complété par Mathias Goerne (Oreste) et Norbert Ernst (Egisthe), le plateau parvint à nous faire oublier l'absence de mise en scène et fit de la Philharmonie, le temps d'un soir, le temple d'une jubilatoire et fantasmagorique orgie sonore.

Nina Stemme © Tanja Niemann
Nina Stemme
© Tanja Niemann

La première des surprises fut sans doute de redécouvrir le talent de chef d'opéra de Mikko Franck. Depuis peu, il quitte sa chaise pour évoluer debout, au plus près des musiciens, ce qui lui donne une souplesse volubile qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors. On retrouve l'organisation très cérébrale des tempi et des plans sonores, qui lui avait déjà valu notre admiration ; ici, elle semble mettre à l'aise les chanteurs sans presque jamais les couvrir (ce qui, quand on songe à l'effectif pléthorique de l'orchestre et à l'absence de fosse, est un authentique exploît). On note la présence comme violon solo de Volkhard Steude, Konzertmeister de l'orchestre Philharmonique de Vienne ; son experience sert sans hésitation la plasticité de l'orchestre, car en ce moment l'orchestre viennois accompagne... Elektra, avec un plateau de chanteurs relativement similaire. 

Un tel écrin, pour cette distribution d'exception, semblait finalement être la moindre des choses. Nina Stemme, quasiment présente pendant l'intégralité de l'opéra, campe le rôle avec des capacités vocales propremenr surréelles. De son chant émane un climat dramatique d'une implacable froideur. La voix est ronde, mais avec la dureté de l'airain. Les indénombrables grands aigus ne souffrent pas de la moindre faiblesse, et conservent la grande clarté et la rondeur de timbres que l'on éprouve dans ses médiums et ses graves. Lors du fameux cri "Oreste!" qui voit Electre reconnaître son frère, le déploiement du timbre semble aller de soi, comme si l'on avait simplement, d'un coup, monté le volume. Si la performance nous terrasse, elle est aussi à l'image de la vengeance d'Electre ; et Nina Stemme de réussir à camper le personnage, en l'incarnanr véritablement, sans autre outil que ses capacités vocales. 

Après quelques années en demi-teinte, la voix de Waltraut Meier semble avoir retrouvé sa rondeur. Clitemnestre est un de ses rôles favoris. On est saisi par la violence de ses graves ; quand elle parle de haine, sa voix a quelque chose de distordu, fait ressortir l'agressivité des consonnes. Par là, elle rend le personnage humain, trop humain même : non pour la disculper, mais pour nous mettre mieux mal à l'aise devant l'horreur de son crime. 

Matthias Goerne © Marco Borggreve
Matthias Goerne
© Marco Borggreve

À côté de ces deux démoniaques monstres sacrés, la voix plus légère et volubile de Gun-Brit Barkmin incarne à la perfection la "pulsion de vie" de Chrysothémis. Registre légèrement plus clair, inconscience de ce qui se joue et des mouvements intérieurs qui perturbent sa sœur ; cette Chrysothémis est une sorte de soeur Constance (Dialogues des Carmélites) wagnérienne. Mais elle n'introduit nullement de parenthèse légère dans le drame qui se joue ; sa voix a une indubitable proximité avec celle de Nina Stemme, et Gun-Brit Barkmin a déjà abordé les grands rôles wagnériens. On imagine dès lors avec admiration la grande plasticité de cette voix, et cette complémentarité avec la voix d'Electre n'est nullement le fruit de la nature mais celui de son talent. 

Impressionnante est également la faculté d'adaptation de Mathias Goerne. Baryton surtout reconnu pour ses interprétations de Lieder romantiques, il campe ici une basse héroïque post-wagnérienne. Mais on retrouve la suavité de son timbre, la chaleureuse séduction que porte sa voix, celle-la même qui rassure Electre désormais certaine de voir sa vengeance accomplie. 

Pour les seconds rôles, le parti fut celui de prendre des chanteuses et des chanteurs relativement jeunes, qui n'ont pas forcément toute la gravité dramatique des rôles principaux. Malgré quelques légers problèmes de diction, on pressent pour certains d'entre eux une grande carrière à venir ; citons Valentine Lemercier (troisième servante) et Lauren Michelle (quatrième servante) tandis que d'autres sont déjà des artistes marquants du paysage straussien (Bonita Hyman en première servante, rôle qu'elle tenait déjà l'an passé dans la reprise de l'inoubliable mise en scène de Patrice Chéreau au Met). 

Il fallait, pour un opéra si court et construit comme un enchaînement de points culminants, des artistes au sommet, et l'espace de la scène d'orchestre était peut-être le plus à même d'accueillir un tel concentré de talent. Comme le personnage d'Electre, les chanteurs semblent quitter la scène d'un regard de défi : et le drame se poursuit une fois sorti de la salle, alors que le public entier pose la question du bout des lèvres : sera-t-il, un jour, possible d'entendre plus bel Elektra que celui-là ?

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