Après avoir ouvert le festival Piano aux Jacobins, la « dernière grande dame de l’école soviétique » retrouvait Tugan Sokhiev pour le lancement de la saison de l’ONCT à la Halle aux Grains. Un concert classique dans sa structure mais affichant trois très grandes œuvres du répertoire, dans une chronologie toute respectée : Mozart, Beethoven, Chostakovitch. 

Elisabeth Leonskaja © Julia Wesely
Elisabeth Leonskaja
© Julia Wesely

L’ouverture de Don Giovanni est évidemment empreinte de dynamisme et lance la soirée de la meilleure des manières, qui plus est avec un air fort connu. Tugan Sokhiev essaie d’étirer au maximum les oscillations du thème, passant d’un pupitre à l’autre, un temps d’avance dans sa direction.

Le thème de l’Allegro con brio du Concerto pour piano n°3 de Beethoven est lancé avec rapidité, Tugan Sokhiev ne s’attardant que peu sur les nuances et les jeux de contrastes permis par l’œuvre durant la longue introduction orchestrale : pizzicati écourtés, variations et superpositions du thème diluées dans la masse harmonique. On ne s’y trompera pas puisque le chef fera à de nombreuses reprises le signe du « lié » à son orchestre et en particulier aux cordes durant ce concerto. La timidité légendaire d’Elisabeth Leonskaja reste fidèle au mythe. Le jeu virtuose de la pianiste n’a d’égal que son appréhension : capable d’insérer dans l’œuvre un rubato et une intimité dramatique rares dans les interprétations habituelles, elle accroche à de très nombreuses reprises le clavier sur les arpèges initiaux les plus simples. Mais la maîtrise des traits virtuoses et la souplesse des trilles font vite oublier cette crispation pusillanime du début. Toujours dans un tempo relativement rapide, le Largo permet d’aller encore plus loin dans l’offrande musicale proposée par l’hôte de la soirée. L’enchaînement direct et habituel avec le Rondo donne enfin à l’ONCT l’occasion d’illustrer sa puissance, avec une direction pour le moins humoristique de Tugan Sokhiev qui s’amuse à indiquer les entrées de sa baguette sans que le regard soit nécessaire, maitrisant son espace et son orchestre. Elisabeth Leonskaja, toujours habituée à plus remercier les musiciens et le chef d’orchestre qu’elle-même, offre un long prolongement avec la première des Klavierstücke de Schubert, moment de rêverie aux accents à la fois classiques et modernes, parfaite transition pour la symphonie à venir, appréciée à juste titre par une salle comble.

L’arrivée sur la symphonie de Chostakovitch accentue l’humeur positive du chef qui n’hésite pas à exagérer l’humour de la flûte et les motifs clownesques du cor de l’Allegro. Les clarinettes se répondant en duo dans le Moderato rappellent mélancoliquement à la fois le malaise et le soulagement insufflé par le compositeur s’inspirant de la Seconde Guerre Mondiale. Le long galop des cordes dans le Presto amènent une ambiance faussement dissonante, avec un basson plaintif dont la partie est exécutée parfaitement. Dans le dernier mouvement Allegretto-Allegro, Tugan Sokhiev accentue le caractère antimilitariste de l’œuvre en sautillant sur les traits de la fanfare russe déjà désarticulée et moquée par le chromatisme du compositeur. In fine, la soirée fut parfaitement taillée, en forme de leçon d’humilité, par une même patine cent pour cent russe.

Le concert, retransmis en direct sur medici.tv, restera disponible en replay durant six mois sur le site internet.