Une demoiselle lettrée, jolie comme un cœur, prend un malin plaisir à faire languir son ami d’enfance, paysan empoté mais attachant. L’arrivée d’un militaire testostéroné donne le triangle amoureux attendu, la belle se montrant rapidement sensible aux galons du galant. Point de départ de L’Élixir d’amour de Donizetti, cette situation pourrait bien vite tourner au drame. Le livret ambigu oscille habilement entre les émotions sincères et les calculs égoïstes des protagonistes, jusqu’à finalement basculer vers une conclusion heureuse.

Vittorio Grigolo (Nemorino) et Lisette Oropesa (Adina) © Guergana Damianova / Opéra national de Paris
Vittorio Grigolo (Nemorino) et Lisette Oropesa (Adina)
© Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Laurent Pelly, lui, a tranché : de retour sur les planches de Bastille pour le mois à venir, sa mise en scène prend les contours d’une véritable comédie romantique, spontanée, naïve, joyeuse et touchante. Le héros, bien qu’un tantinet idiot du village, est surtout présenté comme un amoureux transi, fidèle et capable de tout pour conquérir l’élue de son cœur (y compris se jeter sous les roues de sa mobylette). Quant à l’héroïne, Adina, son comportement volage semble en réalité une manière bien maladroite d’avouer ses sentiments à ce ballot de Nemorino. Ce jeu innocent et enfantin est souligné par les décors de Chantal Thomas : la montagne de bottes de foin rend les personnages minuscules, semblables à des figurines colorées. Le camion du docteur Dulcamara s’ouvre, se déplie, s’illumine comme un véhicule Playmobil. Dans le deuxième acte, une estrade crée enfin une scène sur la scène, renforçant le caractère ludique de l'ouvrage : ce soir, l’amour est un jeu aux règles tendres, dont personne ne sortira défait. Quel agréable vent de fraîcheur dans l’institution lyrique, après les tragiques destinées de Tristan et Isolde, Bérénice ou La Traviata !

Lisette Oropesa (Adina), Étienne Dupuis (Belcore) et Vittorio Grigolo (Nemorino) © Guergana Damianova / Opéra national de Paris
Lisette Oropesa (Adina), Étienne Dupuis (Belcore) et Vittorio Grigolo (Nemorino)
© Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Dans ces décors par ailleurs très cinématographiques (Visconti n’est jamais bien loin), la direction d’acteurs fourmille de détails savoureux : la marche désordonnée des militaires de pacotille, la démonstration chorégraphiée de l’élixir-brumisateur, les commérages crescendo du chœur de femmes sont quelques-unes des innombrables trouvailles qui font le succès de cette comédie euphorisante.

Mais si cet Élixir du docteur Pelly fait son effet, c’est grâce à des chanteurs qui suivent sa recette à la lettre : Lisette Oropesa (Adina) et Vittorio Grigolo (Nemorino) se coulent dans les rôles principaux avec un naturel déconcertant. Avec son jeu scénique et vocal tout en finesse, celle qui a récemment mis Bastille à ses pieds dans Les Huguenots continue sur sa lancée. Timbre ardent, projection homogène sur toute la tessiture, vocalises agiles, aigus scintillants, Oropesa a pour elle tous les atouts… et elle en use avec élégance et facilité, jouant plus qu’elle ne chante. Ténor généreux au vibrato rayonnant, Grigolo est d’un autre acabit : hyper expressive, sa voix large et résonnante emplit tout Bastille tandis qu’il titube sous l’effet de la boisson, affiche son désespoir avec grandiloquence ou enflamme le dancefloor par quelques déhanchements bien sentis. Véritable bête de scène, le chanteur italien sait aussi faire preuve de retenue et d’introspection, distillant un émouvant et très nuancé « Una furtiva lagrima ».

Vittorio Grigolo (Nemorino) © Guergana Damianova / Opéra national de Paris
Vittorio Grigolo (Nemorino)
© Guergana Damianova / Opéra national de Paris

Mignon comme un cœur, le duo éclipse presque inévitablement le reste de la distribution : Étienne Dupuis (le sergent Belcore) et Gabriele Viviani (le docteur Dulcamara) sont deux admirables barytons et comédiens de talent, mais l’un comme l’autre manquent de carrure pour donner à leur rôle une empreinte mémorable. Dans les ensembles, ils sont régulièrement surpassés par le couple-star et par l’orchestre. Dans la fosse, l’ensemble est appliqué, les solos admirables, la direction de Giacomo Sagripanti agréablement attentive aux voix. Le maestro manque cependant de poigne et certains choix de tempo semblent lui échapper, alternant le poussif (« Come Paride vezzoso ») et le précipité (finale de l’acte I). Il en faudrait plus pour gâcher la fête. Quand le couple des héros est enfin réuni, le visage extatique de Grigolo déborde d’un amour contagieux. Face à l’ovation finale du public, le bondissant ténor assure le show, joue les chauffeurs de salle, pousse un cri et se démultiplie en embrassades spectaculaires. Ces étonnants effets secondaires ne doivent pas être dissuasifs, au contraire : cet Élixir d’amour est à consommer sans modération avant la date de péremption, le 25 novembre.

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