Samedi 17 février, l’Insula Orchestra revenait à la Seine Musicale qu’il avait inauguré en avril 2017, avec un programme au féminin. En première partie, le Triple Concerto de Beethoven avec comme soliste Alexandra Conunova au violon, jeune musicienne Moldave au palmarès de prix impressionnant, Natalie Clein au violoncelle, instrumentiste britannique à la renommée également internationale, et David Kadouch au piano, formé au Conservatorie de Paris. Une équipe composée majoritairement de femmes donc, initiative assumée de la part de cet orchestre progressiste, avec la grande Laurence Equilbey à la direction. De cette même initiative découlera la suite du programme : la Symphonie n°3 de Louise Farrenc, figure majeure du XIXe siècle trop souvent oubliée en faveur de ses contemporains masculins.

Laurence Equilbey © Julien Mignot
Laurence Equilbey
© Julien Mignot

Le concert commence sur ce tour de force qu’est le Triple Concerto. En effet, l’œuvre est un défi d’interprétation en soi, à mi-chemin entre la musique de chambre et la pièce symphonique. Les trois solistes sont devant l’orchestre, presque dos à la cheffe, et doivent jongler entre leur cohésion et celle qu’ils doivent former avec le groupe derrière eux. Equilbey, maîtresse de l’espace, dirige ses musiciens avec un talent rarement égalé.

Tous les membres de l’orchestre sont des spécialistes de la musique du siècle des Lumières, et donne à Beethoven une esthétique presque Mozartienne. Et là peut-être est la première dissonance, car les solistes ne semblent pas exactement sur la même longueur d’onde. Si certains passages, très brillants de technicité entre les trois musiciens, ressortent à merveille, d’autres en revanche sont décalés dans le lyrisme qu’ils y attachent, notamment Clein avec ses vibrato très larges et ses glissando. On peut également se questionner sur l’acoustique de la salle qui, bien que très plaisante à l’œil, interroge quant à la dispersion du son. On perd certains détails, d’autres agressent l’oreille, et la scission du groupe soliste avec le groupe orchestral ne semble que plus grande. Dommage, car chacun donne individuellement de très belles performances musicales et mérite amplement l’enthousiasme que lui renverra le public.

On regrette que trop peu de compositrices aient eu la chance d’être aussi connues que leurs collègues masculins, saluons donc les programmateurs pour la décision d'offrir au public la Symphonie n°3 de Farrenc. Et ce n'est que justice, la pièce est un moment musical ravissant et très émouvant. La palette de nuances utilisée est touchante et très pertinente, créant des tensions exactes et parlantes. Le premier mouvement, « Adagio Allegro », ouvre sur un thème mélancolique et troublant à la clarinette, avant de s’enchaîner sur un passage passionné porté par les cordes. Malgré quelques faussetés regrettables du côté des vents par endroit, l’orchestre est non seulement parfait, mais exalté. L’« Adagio Cantabile » est également source de très beaux thèmes chez les cors cette fois, et le « Scherzo Vivace » est jubilatoire de traits rapides et malicieux du côté des violons. Quant à l'« Allegro » final, c’est une course dramatique que les musiciens soutiennent avec un dynamisme authentique. En somme, une grande découverte musicale pour certains, une très belle redécouverte pour d’autres.

L’Insula Orchestra finit sur un bis brillant d’humour, un extrait du Domino Noir, opéra bouffe de Daniel-François-Esprit Auber composé en 1837. Juste ce qu'il faut pour donner envie de les voir et les revoir. Trop de talent déborde de cet ensemble, et trop d’intelligence surtout, pour les laisser passer inaperçus. Et l’œuvre de Farrenc va, on l’espère, piquer la curiosité des auditeurs, et les inciter à partir à la découverte de beaucoup d’autres musiciennes et compositrices.

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