Evgeny Kissin est un pianiste à part, hors-norme et hors des normes, en raison de sa personnalité introvertie et de son histoire singulière, lui qui a grandi sous le cocon protecteur d’Anna Pavlovna Kantor, à qui il doit tout, et qui rôde toujours près de son ombre. Pianiste singulier comme malgré lui, qui ne joue pourtant pas la carte assumée de la singularité, et ne se démarque finalement pas tant par la radicalité de ses choix, qui peuvent être parfois assez conventionnels, que par son toucher exceptionnel et la richesse de sa sensibilité.

Evgeny Kissin © Felix Broede
Evgeny Kissin
© Felix Broede

Ce concert à la Fondation Louis Vuitton débute avec un monument que Kissin interprète pour la première fois sur scène : la redoutable sonate Hammerklavier de Beethoven. Le pianiste prend les deux premiers mouvements à bras-le-corps, avec un jeu ferme et contrasté, voire avec une certaine dureté qui aurait pu se justifier dans un jeu plus expansif mais s’accommode mal de la vision tout de même plus intérieure du pianiste. Car si tout est là en germe dans son interprétation - le tempérament, le sens de la construction, l’intensité expressive - peut-être manque-t-il encore la générosité, Kissin semble garder ses trouvailles pour lui, rester dans son monde intérieur sans chercher à tout transmettre au public. Mais son toucher reste du grand art, et sa technique remarquable. La fugue, allègre et lumineuse, est particulièrement bien réussie, d’une grande clarté d’énonciation en dépit de sa difficulté.

Ce qui constituait une faiblesse dans l’Allegro et le Scherzo, devient justement une force dans l’Adagio. Le regard intérieur prend tout son sens lorsqu’il devient un outil pour fouiller toujours plus loin les tréfonds de la sensibilité, servant ainsi une dimension expérimentale. Evgeny Kissin nous enferme avec lui dans son monde, expectatif, replié sur lui-même, pour se livrer à une introspection d’une sincérité et d’une profondeur rares. Le pianiste dissèque la musique, fragmente le matériau, ciselle chaque note avec le soin et la lenteur du joailler. La mise à nu est totale, mais jamais ostentatoire car toujours orientée dans le sens d’une exploration et d’une description, à la fois psychologique et métaphysique, d’un paysage intemporel, déconstruit et figé. Du grand art !

La suite du concert nous est servie sur un plateau d’argent, avec caviar et zakouskis, composé d’une sélection de préludes de Rachmaninov. Du très grand piano assurément, offert par un Kissin au meilleur de sa forme et que l’on sent plus libre que dans Beethoven. Avec un sens remarquable des couleurs harmoniques, il fait preuve d’une admirable compréhension de l’œuvre de son compatriote. Ici rien n’est figé, le dosage des équilibres entre les différents plans sonores évolue au sein d’un même prélude pour servir l’expressivité, notamment dans les préludes lents : les n°1 et n°4 op.23, ainsi que le n°5 op.22. Ce dernier prélude est mû par une fragilité à fleur de peau, que confère notamment l’agogique du motif répété à la main gauche, avant de laisser place à la force résignée du prélude Lento op.32 n°10 si typique du compositeur. Aussi bien dans l’héroïsme du Maestoso op.23 n° 2 que dans le mouvement perpétuel de l’Allegro op.23 n°7, Kissin se joue avec aisance des difficultés techniques. Quant au Alla Marcia op.23 n°5, il laisse l'auditoire pantois par une gestion des dynamiques incomparable.

Et pour faire plaisir au public qui lui offre une standing ovation, Kissin revient pour quatre bis : l’Etude op.2 de Scriabine, la Bagatelle op. 126 n°4 de Beethoven, une Toccata de sa propre composition, avant de conclure avec la Méditation de Tchaïkovski.

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