Accroché aux nuages, le village de Verbier accueille depuis des années les plus grandes stars de la musique classique, et cette soirée du dimanche 22 août ne manquait pas de panache en affichant un pianiste largement célébré : Evgeny Kissin.

Evgeny Kissin © Felix Broede
Evgeny Kissin
© Felix Broede

Comme il est difficile d’écrire une critique, tant on sent que le concert fut au-delà de l’explication de phénomènes rationnels. On peut trouver les artistes excellents, les idées musicales transmises avec cœur, parfois s’emporter à penser que telle manière d’aborder une phrase semble gauche, voire vulgaire…  Chez Evgeny Kissin, il faut reconnaître que le personnage médiatique tend à prendre le dessus sur ce que l’on entend. A lire les critiques, à gloser avec eux, il semble de bon ton de « dégommer son Kissin » parce que l’on aime pas ceux qui se hissent trop haut, ceux qui rassemblent des fans transis : que c’est trivial. Et si l’agacement se comprend chez certains phénomènes aux doux minois et yeux de louve, ou autre gravure de mode sur-jouant le romantisme exacerbé, masquant difficilement une technique âpre et une musicalité aride, on le comprend mal dans le cas exposé ici. 

Entré dans le concert par le fabuleux Nocturne en fa mineur de Chopin, on a goûté là ce qui allait frapper durant tout le concert : la simplicité formelle, l’absence de pathos, le souci des nuances et l’attachement aux couleurs.

Débuté dans une douceur infinie, ce nocturne fut phrasé divinement, un perlé total dans le toucher, offrant une nostalgie infinie sans ostentation, ce qui allait frapper avec le Nocturne en mi majeur qui allait, par sa simplicité, finir de faire succomber la salle. 

C’est dans la magnifique Sonate n° 3 en fa mineur, Op.14 de Schumann que s’est révélé le tempérament de feu d’Evgeny Kissin, qui ouvrit la pièce avec vigueur, virtuosité et néanmoins onctuosité. Reprenant avec lyrisme, son toucher fait des merveilles. Le scherzo  fut virevoltant, les notes tourbillonnent en rondes infinies dans un bonheur d’équilibre. Le mouvement « Quasi variationi. Andantino e variationi » fut hiératique, et, se muant en un Lied triste, offrit de belles fluidités, et que de rebondissements dans le Finale !

Grâce à deux grands écrans de part et d’autre de la scène, on a pu admirer les grandes mains du soliste se faufilant dans les lignes sinueuses, offrant des mélodies époustouflantes, d’une insolente pureté. On a pu admirer les doigts se faisant tour à tour  pinceaux de peintre ou marteaux de forgeron, soulignant à quel point la technique chez cet homme se met au service de la musique, et quel plaisir dans le lyrisme que nous offre un legato somptueux et au passage un travail d’orfèvre de la pédale qui se fait oublier tant il est discret !

En deuxième partie, le pianiste nous offrit des Debussy hiératiques et magistralement poétiques, plus désincarnés et lunaires que solaires et impressionnistes. Les danseuses de Delphes furent douces et suaves, les collines d’Anacapri riantes, et la cathédrale engloutie fut immense de sérénité sur fond de graves à peine esquissés et néanmoins déroutants et abyssaux. Que dire si ce n’est que ces Debussy frissonnèrent, ondulèrent, offrirent le charme du ressac maritime, d’un océan rêvé, des reflets sur l’eau scintillants d’une douce musicalité.

On pourra souligner que ce récital fut un délice d’équilibre et de musicalité contenue, ce qui pourra ressembler, aux oreilles de certains, à un défaut, à mon sens une splendide évocation d’une musicalité aboutie, sans esbroufe.

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