Quelle soirée ! Mené de mains de maîtres dans la cour de l’Archevêché, ce Falstaff ne nous fait pas toucher terre un seul instant. Décidément, Falstaff voit juste : « il diavolo cavalca sull’arco di un violino ». Impeccable production digne des grandes soirées du Festival d’Aix-en-Provence.

Christopher Purves (Falstaff)
© Monika Rittershaus

Le rideau de scène se lève. Falstaff (Christopher Purves) cuisine. Décor épuré. Au mur, motifs papiers peints art déco façon auberge revisitée. Le la est donné, nous sommes déjà dans la truculence des mets des mots des sons, que concocte Falstaff au milieu du plateau, à ses fourneaux. Puis la musique vrombit, s’élance et s’écroule, roule, avec allégresse, panache. C’est rond, c’est copieux, c’est savoureux. Les cuivres brillent, étincelants. Et nous voilà embarqués pour deux heures trente de folie. La mise en scène de Barrie Kosky, l’interprétation de Daniele Rustioni, comme l’œuvre de Verdi, est un bijou d’horlogerie. Tout y est réglé entre la fosse et le plateau avec une précision de manufacture horlogère suisse, jusqu’au claquement des ongles de Miss Quickly (excellente Daniela Barcellona) sur la table, dans son entretien avec le pancione, qui trouve sa correspondance exacte dans la fosse, aux violons savoureusement pianissimo : c’est le rythme et le ton de la scène entière qui est donné.

Falstaff au Festival d'Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Tout est soigné, parfaitement construit, jusqu’aux seconds plans – l’ambiance d’auberge aux clients délavés contraste avec un Falstaff surexcité à l’idée de conquérir Alice –, jusqu’aux figurants déphasés – excellente composition de l’aubergiste Didier Bourguignon (rôle muet), tout droit sorti d’un spectacle de Christoph Marthaler, épuisé par tant d’agitation autour de lui. C’est dessiné – et c’est souvent le cas avec Kosky – comme dans un véritable comics : les entrées et sorties des personnages, les transformations (jeu hilarant des perruques), les ensembles, les coups de théâtre… On rit de voir Kosky résoudre malicieusement des ruptures musicales par des idées scéniques, comme le « quand'ero paggio del Duca di Norfolk », noté leggerissimo et triple piano par Verdi, qui sort à peine, à partir d’un coup de poing d’Alice dans le ventre de Falstaff, trop entreprenant.

Falstaff au Festival d'Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Aussi, d’un bon rythme au plateau naît le contraste, comme pour les merveilleuses scènes des attachants Nannetta et Fenton (respectivement Giulia Semenzato et Juan Francisco Gatell) dont les rôles de jeunes premiers et de leurs premières amours ne sont ainsi que plus exacerbés dans un ensemble survolté. Que de poésie et de légèreté pour nous susurrer Boccace : « bocca baciata non perde ventura » (bouche embrassée ne perd pas de sa saveur...), les chanteurs et l’Orchestre de l'Opéra de Lyon offrent là de grands moments de sensibilité. Enfin, la scène du panier (difficile à mettre en scène), rondement menée, est fluide et irrésistible ; et celle des fées, délicieusement enchantée, conclut merveilleusement la soirée. On regrettera juste les intermèdes culinaires (longues listes de recettes de cuisine récitées au micro avec emphase, rideau baissé), plutôt mal déclamés, même si l’idée de ralentir toute cette machinerie entre les parties est tout à fait compréhensible.

Falstaff au Festival d'Aix-en-Provence
© Monika Rittershaus

Une telle réussite ne peut fonctionner sans un parfait agencement de chacun des éléments de l’horlogerie. Presque à contre-emploi dans ce rôle de mari jaloux, Stéphane Degout (Ford) se glisse avec malice dans cette partition du cornuto et sa rondeur de timbre et de voix contraste parfaitement avec une trop facile et habituelle autorité du personnage de Ford ; il en devient même touchant, notamment dans son « È sogno ? o realtà » qui lui tombe dessus, comme des nues. Les quatuors des femmes sont impeccables de précision, dans des partitions pourtant redoutables de difficulté. Le duo comique de Bardolfo (Rodolphe Briand) et Pistola (Antonio Di Matteo) véritablement affreux, sales et méchants, fonctionne à merveille pour donner le change à Falstaff, en essayant sans cesse de se racheter une morale : les voix correspondent très bien à l’emploi dans ce jeu très typé. Enfin, Christopher Purves, maître de la soirée, est impeccable dans ce Falstaff groové, physique et déjanté, et face à une telle performance on a presque honte de relever quelques aigus difficilement arrachés (dans « L’Onore ») et un manque d’endurance vocale sur certaines longues phrases.

Le contraste est saisissant de maîtrise face aux Noces de la veille. Ici c’est fin, c’est très fin, ça se mange sans faim. Et on en redemande.

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