Cet automne, Verdi est à l’honneur à l’Opéra de Paris, qui presque simultanément avec Don Carlos, propose Falstaff à l’Opéra Bastille, dans la mise en scène que Dominique Pitoiset a créée en 1999.

Bryn Terfel (Sir John Falstaff) et Varduhi Abrahamyan (Mrs Quickly) © Sébastien Mathe | Opéra national de Paris
Bryn Terfel (Sir John Falstaff) et Varduhi Abrahamyan (Mrs Quickly)
© Sébastien Mathe | Opéra national de Paris

Si l’on excepte Un giorno di regno (1840), qui n’obtint gère de succès, Falstaff est la seule véritable comédie de Verdi. Composé sur un livret d’Arrigo Boito inspiré des Joyeuses Commères de Windsor de Shakespeare, Falstaff est bien plus qu’un opéra-bouffe : c’est une œuvre testamentaire dans laquelle le compositeur, alors âgé de 80 ans, pose sur sa vie et son époque un regard plein de truculence, de poésie, mais aussi d’amertume et d’interrogations. Or si l’on retrouve bien la truculence et un peu de cette poésie, la dimension cruelle de l’œuvre est largement passée sous silence, tant par la mise en scène que par la direction musicale.

Malgré ses dix-huit ans d’âge, la mise en scène de Dominique Pitoiset, n’a pas pris une ride. Sans doute cette longévité est-elle due à une lecture du livret linéaire et sans aspérité. Le dispositif scénique repose sur l’utilisation de hauts panneaux coulissants qui figurent les différents espaces : l’auberge de la Jarretière, la demeure des Ford et enfin le « Chêne de Herne ». L’action, qui a été transposée dans l’Angleterre de la toute fin du XIXème siècle, se déroule au premier plan où l’on retrouve nombre d’accessoires, dont la fameuse corbeille à linge. La direction d’acteurs, assez précise, assure aux mouvements et déplacements toute la fluidité requise.

Les réserves ayant été formulées, il ne faut pas pour autant bouder son plaisir, et le public ne s’y trompe pas, qui rit de bon cœur d’un bout à l’autre de la représentation. Le mérite en revient en grande partie à Bryn Terfel, qui, dans un rôle-titre qui lui va comme une seconde peau, se livre à un show vocal et scénique des plus jubilatoires. Aristocratique, irascible, ridicule, lâche, lubrique… impossible de résister à l’incarnation superlative que Sir Bryn donne de – presque – toutes les facettes de Sir John. La voix, ample, superbement projetée jouit d’une noblesse et d’une agilité remarquables qui font mouche dans tous les registres du rôle. Face à un Falstaff aussi écrasant, il est bien difficile d’exister ; pourtant, le Ford de Franco Vassallo y parvient fort brillamment. De sa voix sombre et puissante, le baryton italien donne vie et force à ce mari trompé, jaloux et pathétique. Dans le rôle de Fenton, Francesco Demuro manque un peu de nuance et de puissance. Dans les rôles de Cajus et Bardolfo respectivement, Graham Clark et Rodolphe Briand sont deux ténors de caractère très convaincants. Quant au baryton Thomas Dear (Pistola), il fait partie de ceux pour qui l’immense volume de la Bastille constitue un handicap.

© Sébastien Mathe | Opéra national de Paris
© Sébastien Mathe | Opéra national de Paris
Les quatre personnages féminins sont marqués par quatre prises de rôles. Dans celui de Nannetta, Julie Fuchs fait par la même occasion ses débuts verdiens et à l’Opéra Bastille. Portée par un souffle d’une impressionnante longueur, la voix s’envole avec aisance et légèreté pour faire rayonner toute la délicatesse de motifs finement ciselés. Ainsi au troisième acte, son air « Sul fil d'un soffio etesio », sublime, constitue un des rares moments purement poétiques de la soirée. Tout aussi délectable eût été son duo avec Fenton si celui-ci avait été un peu moins fruste. L’Alice Ford d’Aleksandra Kurzak est délicieusement mutine, et son passé belcantiste laisse encore de jolies empreintes dans son chant et ses ornementations. Il lui manque juste les graves, qu’on a peine à entendre, même aux premiers rangs du parterre. Varduhi Abrahamyan est une Mrs Quickly assez convaincante. Elle peut compter sur des médiums et des aigus charnus et enjôleurs, mais ses graves sont également à peine audibles. Grâce à sa présence vocale et scénique, Julie Pasturaud fait exister Meg Page, bien au-delà du rôle secondaire qui lui est habituellement dévolu.

Sous la baguette de Fabio Luisi, l’Orchestre de l’Opéra de Paris prend des couleurs plus verdiennes qu’il ne le fait dans Don Carlos. Si la légèreté et l’humour sont parfaitement rendus, on peut regretter – mais cela semble être le parti pris musical et dramaturgique de cette production – que ne soient pas davantage présents lyrisme, poésie et pour tout dire émotion.

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