C’est un Falstaff généreux mais peu risqué qui est donné actuellement à l'Opéra de Lille, dans une nouvelle mise en scène de Denis Podalydès. La proposition reste relativement classique, sans questionner particulièrement l’œuvre, offrant ainsi une lecture à la fois divertissante et accessible de la dernière comédie de Verdi.

Tassis Christoyannis (Falstaff)
© Simon Gosselin

L’intérêt principal de la mise en scène réside certainement dans la direction d’acteur où une grande place semble avoir été laissée aux personnalités des interprètes dans la construction des personnages. Tassis Chrystoyannis présente un Falstaff à contre-rythme, par en-dessous, parti pris troublant au début mais qui permettra ensuite de développer une certaine mélancolie autour du personnage, à rebours de l’écriture musicale. De même, si vocalement on peut à des moments questionner la puissance et l’amplitude, des éclats soudains nous alertent sur le lion qui sommeille.

Silvia Beltrami campe une Quickly aux petits oignons et étalonne son généreux mezzo à l’endroit de son jeu, dynamitant le rôle, dans la gouaille de cette inénarrable mégère apprivoisée. L’Alice de Gabrielle Philiponet et la Nannetta de Clara Guillon tirent particulièrement leur épingle du jeu dans un investissement sans faille. Pour Gabrielle Philiponet, les redoutables notes piquées et autres coloratures sont un parcours de santé en contrepoint de très beaux ports de voix, et d'un chant ample et mélodique.

Falstaff à l'Opéra de Lille
© Simon Gosselin

Clara Guillon nous laisse pantois dans son air des fées « Sul fil d’un soffio etesio », en le prenant littéralement sur le fil du souffle, dans un jeu mezza voce parfaitement porté. Elle partage cette qualité d’émission avec Kévin Amiel : ils forment un impeccable duo de jeunes amants. Le ténor, léger ou lyrique selon, déploie une palette de couleurs, de notes de passage, de registres qui servent à merveille la candeur de ce Fenton fort original, tombé des nues, sorte de Charlot entre maladresse, distraction et poésie de l’instant, toujours juste, évident et drôle dans son jeu. Le Ford de Gezim Myshketa, irréprochable – mis à part un registre haut parfois incertain –, nous laisse en revanche assez distant, y compris dans son « È sogno? o realtà ».

Falstaff à l'Opéra de Lille
© Simon Gosselin

La mise en scène, sans grandes trouvailles, se construit autour d’idées plus ou moins heureuses. Heureuses par exemple lorsque à l’acte II, Falstaff se retrouve d’abord caché sous la table, témoin direct de la tempête qu’il vient de causer, avant d’atterrir dans la panière à linge – citation du Tartuffe de Molière où Elmire démasque le dévot devant son mari caché sous le meuble, dans une scène malaisante. Moins heureuses, comme pour la fin où le chanteur Tassis Chrystoyannis, après une opération à corps ouvert, s’extraie littéralement de son personnage de pancione, pour laisser l’enveloppe corporelle inerte sur une chaise tel un monsieur Carnaval usé. L’idée de mise à distance du personnage (ou de sortie de corps ?) patine, s’essouffle et se dégonfle dans sa réalisation.

C’est que l’un des parti pris de cette mise en scène consiste à se situer dans un dispensaire pour malades. Si ce n’est le rapprochement avec le Falstaff épuisé et brisé d’Orson Welles, cette piste trouve une nécessité plus esthétique que dramatique, les décors d’Éric Ruf étant en ce sens tout à fait réussis. Certaines scènes chorales retrouvent un dynamisme particulièrement bienvenu, notamment lors des fins d’actes, mais suivis chaque fois de trop longues pauses entre les parties pour changer les décors, ce qui fait souvent retomber la tension.

Falstaff à l'Opéra de Lille
© Simon Gosselin

C’est l’aspect uniforme et scolaire qui caractérise l’interprétation d’Antonello Allemandi à la tête de l’Orchestre National de Lille. Verdi est pour le chef un terrain connu mais à l’exception de quelques embardées bienvenues aux climax dramatiques de l’œuvre, le déroulé musical de la soirée semble suivre un long fleuve bien tranquille. Rarement le chef semble tirer parti de l’écriture orchestrale de ce chef-d’œuvre de maturité haut en couleur, qui propose des motifs et des mesures hétéroclites, des renversement permanents de valeurs et de forts contrastes tuttis-solos. Il y a comme trop de routine dans la direction du chef et sa battue régulière laisse peu de place à la construction en patchwork de l’ouvrage. Les décalages, notamment dans les redoutables grands ensembles, sont fréquents. Heureusement, quelques solos instrumentaux (notamment le cor anglais, à la lecture des lettres au premier acte) viennent recolorer ces cinquante nuances de gris.


Le voyage de Romain a été pris en charge par l'Opéra de Lille.

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