S’il est un artiste rare et atypique, c’est bien Vladimir Feltsman, qui délaisse de plus en plus les salles de concerts afin de se consacrer à l’enseignement, à la transmission des préceptes hérités de ses illustres professeurs Timakin et Flier, qui formèrent également Ivo Pogorelich et Mikhail Pletnev. Absent de la scène parisienne depuis trente ans, le vainqueur du concours Long-Thibaud 1971 propose pour son retour un récital autour de ses chevaux de bataille : Kreisleriana de Schumann et Les Tableaux d’une exposition de Moussorgsky.

Vladimir Feltsman © all rights reserved
Vladimir Feltsman
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En ouverture d'un programme extrêmement consistant, l'Arabesque en ut majeur op. 18 de Schumann offre une note à la fois romantique, mélancolique et tendre : une poésie sobre, toute en retenue, prend forme. Le thème se fait progression haletante, la partie centrale plus rude et tourmentée mais sans épanchement, tandis que dans le finale, la clarté du phrasé est préférée au chant languide et lointain. C’est à l’inverse un rêve éveillé que suggère le pianiste russo-américain.

Toute la suite du récital sera d’un autre ton et s’entendra bien plus comme une leçon professorale, un étalage du vaste éventail technique dont dispose cet artiste protéiforme et ce au service d’un foisonnement d’idées personnelles qui manque de direction ; le seul mot d’ordre est : entendre les voix à tout prix, au point même de traiter chaque main de manière totalement indépendante. 

Dans Kreisleriana, les parties lentes sont ainsi approchées à un tempo très modéré, afin de faire ressortir les motifs de chaque voix, comme dans la réexposition du « Sehr innig und nicht zu rasch ». Le motif introductif fugué du « Sehr langsam » est souligné par un délié marqué et la suite est récitée de manière métronomique. Le rubato étant systématique sur les fins de phrases, la ligne perd souvent en souplesse, ce qui est accentué par la raideur des poignets du pianiste. La partie centrale du « Sehr innig und nicht zu rasch », véritable nocturne à l’atmosphère méditative, restera au contraire très organique. 

Feltsman accorde un soin particulier aux moindres détails de la partition : le dessin des syncopes et l'articulation staccato sont minutieux dans « Sehr lebhaft »tandis que les ponts sont joués de manière très linéaire au profit des ornementations. Si ce souci du détail permet d'entendre chaque accord pizzicato dans « Sehr aufgeregt », cela ne permet pas aux phrases de respirer suffisamment, et la performance assèche le lyrisme romantique, passionné et fougueux de la partition. Dans « Sehr rasch », les passages de main droite dans ces phrases aux élans belcantistes restent ainsi sur la réserve, très sages, trop convenus.

Vladimir Feltsman paraît bien plus à son aise dans l’univers folklorique, fabuleux et légendaire des scènes imaginaires des Tableaux d’une exposition de Moussorgsky. Le pianiste semble y livrer véritablement une partie de lui-même, en résonance avec son histoire personnelle. Son fil conducteur est l’effroi, la certitude d’une menace imminente et qui plane toujours…

Pendant les « Promenades », le tempo est constant, rapide, les attaques tintent sur les basses et les accords les plus aigus afin d'imiter la résonance de cloches d’église. Les mouvements s'enchaînent suivant un tempo très souvent métronomique, comme symbole de l’ineffable déroulement de la vie. Dans « Il Vecchio Castello », le rythme vif et la mise en exergue des modulations par le délié semble proposer une soudaine réflexion cynique sur l’existence. Si les basses manquent de profondeur dans « Bydlo », elles tonnent tels les coups d’un bourdon annonciateur de malheur, de terribles et macabres épreuves. Entre « Bydlo » et « Le Ballet des poussins », la reprise du leitmotiv est caractérisée par des aigus fins et délicats qui font rapidement place à un medium grondant.

Néanmoins, l’exécution pâtit de problèmes techniques plus nombreux que dans Schumann : les syncopes de « Gnomus » sont hâchées, les gammes de « Limoges » manquent de fluidité, les basses et progressions d’accords sur plusieurs octaves dans « Baba Yaga » sont laborieuses et agressives… Le natif de Moscou s’intéresse peu ce soir aux couleurs, à l’amplitude d'un phrasé qui, au contraire, se trouve particulièrement direct et minimaliste dans « Cum mortuis in lingua mortua », au toucher évanescent. L’importance est donnée à un tout, un bloc… la peur ! « La Grande Porte de Kiev » clôt le programme de manière solennelle avec des basses gardées sur un même plan, suggérant que tout était déjà joué, écrit et décidé d’avance.

En rappel, l’Intermezzo op. 118 n° 2 de Brahms, véritable complainte nostalgique jouée trop prudemment, précède la célèbre Mazurka op. 63 n° 3 de Chopin. Frénétique, sautillante, échevelée, celle-ci s'achève en fanfare, sur un coup de canon qui ne suffit pas à masquer les limites du concert.

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