« Le plus beau site marin d'Europe » dit une affiche aperçue dans Dinard. C'est peut-être oublier que malgré leur beauté suffocante, d'autres côtes de la Manche, de l'Atlantique et de la Méditerranée peuvent rivaliser avec les rochers découpés autant qu'avec l'eau bleue saphir à l'entour de cette superbe ville bretonne dans laquelle il fait si bon se promener. 

Yaron Herman
© Philippe Colliot

Dinard attire les britanniques depuis le XIXe siècle et l'on y espère tant que le Brexit ne freinera pas leur envie de venir après la pandémie qu'une association y a été créée pour lutter contre ses éventuels effets négatifs. Les Anglais et les Américains ont d'ailleurs un peu inventé cette station balnéaire qui, pour le coup, fut la première de France, avant la Côte basque et avant que la Côte d'Azur ne lui souffle son trophée... De nombreuses manifestations culturelles sont organisées ici, dont un festival de cinéma... britannique. Autant de bonnes raisons de venir séjourner à quelques dizaines de kilomètres du Mont Saint-Michel et de Saint-Malo la citadelle corsaire, le long d'une côte sur laquelle court un chemin de douaniers qui permet de faire des balades aux points de vue inoubliables... avant d'aller reposer son âme au concert. 

Car Dinard peut s'enorgueillir d'abriter chaque année depuis trente-deux ans un festival de musique dont la renommée a porté loin la réputation d'une Bretagne qui a longtemps été en retrait en ce domaine – comme à peu près tout ce qui se situe en France au Nord de la Loire. Cette petite cité d'un peu plus de 10 000 habitants – et évidemment beaucoup plus l'été –, a donné l'exemple et continue de le faire, depuis que la pianiste Claire-Marie Le Guay a repris la direction artistique d'une manifestation longtemps dirigée par le pianiste franco-coréen Koon Woo Paik. Les meilleurs musiciens sont venus ici, rendant le détour par Dinard indispensable dans le périple estival des festivaliers mélomanes. Annulé l'an dernier comme tant d'autres, le Festival international de Musique a repris dans une version écourtée, mais exigeante sur le plan musical. Un concours de piano ouvert aux amateurs s'y est ajouté. Grand professeur autant que concertiste fêtée, Claire-Marie Le Guay a eu là une belle idée à laquelle le public a répondu avec enthousiasme. La manifestation s'est ouverte le 12 juillet avec un concert violoncelle et violon donné par Marc et Emmanuel Coppey. Ils ont joué Bach, Ravel, Mozart, Kurtag et Halvorsen dans le joli Théâtre Debussy édifié en front de mer. Le 15 juillet, un autre concert a associé le violoncelle de François Salque et l'accordéon de Vincent Periani dans un menu mariant Bach, Villa-Lobos et Piazzolla et proposé une création de Vincent Le Quang. Et le festival se refermera le 18 par un concert d'hommage à Schubert.

Ce soir, c'était donc au tour de Claire-Marie Le Guay de se lancer dans une expérience risquée face au nombreux public réuni dans le théâtre dinardien : dialoguer avec Yaron Herman, un magnifique pianiste de jazz, autour de l'idée de la confrontation musique écrite/musique improvisée. A priori la musique classique obéit au premier critère et le jazz au second. C'est évidemment très simplificateur, car avant que les compositeurs ne finissent par tenter de tout noter dans leurs partitions, nombre d'œuvres ne l'étaient que schématiquement, les interprètes réalisant eux-mêmes – souvent avec les compositeurs parmi eux –, les « trous » laissés dans le texte... Le jazz a repris cette ancienne façon de faire qui repose toujours sur des règles fortes et une culture commune aux musiciens.

Expérience risquée car elle oppose deux « pianismes » sur le même instrument, tout autant que des chefs-d'œuvre connus ou pas à de la musique qui naît dans l'instant. Ici compliquée pour l'improvisateur car il doit se lancer après l'interprétation des Etoiles, trois pièces composées en pensant à l'Evangile de Judas par Rodolphe Bruneau-Boulmier en 2012, en présence du compositeur ! 

Nos deux musiciens se sont succédés pour le plus grand bonheur d'un public fourni et attentif sur un somptueux Bösendorfer, reprenant parfois le clavier dans la résonance du dernier accord joué par l'un ou l'autre. Expérience sensorielle et émotionnelle rare de reconnaître un thème de jazz connu se glisser dans une harmonie « française » à la couleur plus modale que tonale, de voyager du premier Debussy à celui des études tardives perçu dans l'improvisation après Clair de Lune, des poèmes intimes du compositeur marin Jean Cras à la grandeur épique des Funérailles de Lisztd'un jeu orchestral à un jeu atmosphérique, parfois classique, parfois jazzistique, d'une musique connue qui revient à la vie à une musique qui surgit dans l'instant. Concert qui efface les repères, magnifie les personnalités, enchante le public qui en redemande... et fait parfois se gratter la tête quand on se déclare incapable de différencier le jazz et le classique.


Le voyage d'Alain a été pris en charge par le Festival International de Musique de Dinard

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