A l'heure du dernier concert vient celle du bilan. Arnaud Salmon, le maire de Dinard monte donc sur scène. C'est un jeune entrepreneur qui n'a pas appris l'art de parler pour ne rien dire dans un parti politique : au micro, il dit avec spontanéité son plaisir d'être là ce soir, de constater que le Festival International de Musique de la ville, qui revient de loin après son annulation en 2020, a été une réussite par sa qualité et le nombre de mélomanes qui ont suivi les douze concerts. Six concerts ont été donnés ici dans le bel écran bleu nuit et or du petit Théâtre Debussy qui aura accueilli plus de 2000 personnes et six autres l'auront été par le quatuor de bassons Arundo, dans divers lieux de la ville et jusque sur la plage, devant un public varié dont pas mal de jeunes et même de petits. Sans oublier un concours de piano pour les amateurs ! Il félicite les équipes techniques, les sponsors, les bénévoles et annonce les prochaines festivités de l'été sur lesquelles pèsent le retour de la pandémie à cause du variant Delta. 

Rosemary Standley, Ensemble Contrastes
© Philippe Colliot

Ce préambule pour ne jamais oublier que dès qu'on quitte les grandes villes où les choses vont quasi de soi, l'organisation d'un festival de musique relève de l'exploit. Les élus, les employés municipaux, les directeurs artistiques qui thématisent et choisissent les artistes font des miracles avec moins de moyens financiers que ne coûte un seul concert d'un grand orchestre symphonique, voire un seul récital donné par une star dont le cachet pour une seule soirée peut dépasser non pas la subvention mais le budget total d'un festival comme celui de la ville bretonne ! Il y a là aussi une idée de service public : porter la musique classique et la culture là où justement les choses ne vont pas de soi sans une volonté forte d'élus qui voient plus loin que les modes éphémères.

En parlant de miracle, comment ne pas sortir enchanté, ravi, léger comme une plume après le concert donné par la chanteuse Rosemary Standley et l'Ensemble Contraste d'Arnaud Thorette et le pianiste Jonathan Farjot, un groupe à géométrie variable qui grandit et rapetisse en fonction de chaque projet artistique. On était très curieux de les entendre avec Rosemary Standley car leur disque Schubert in love, publié récemment, nous avait un peu déçu en raison d'une captation sonore artificielle qui n'allait pas bien avec le naturel acoustique des arrangements réalisés par Jonathan Farjot. Ce soir, le son était impeccable.

Quelques mots d'explications. Plutôt que chanter une douzaine de lieder ou un cycle accompagnés au piano comme il se doit, nos musiciens et la chanteuse ont préféré composer une soirée qui associe des mélodies et des extraits de pièces de musique de chambre pour écrire une petite histoire autour de l'amour et de Schubert – qui n'a pas eu de chance en ce domaine. Délicate attention pour le public, Standley dit les poésies mises en musique en français avant de les chanter en allemand de sa voix troublante et émouvante, en chanteuse-diseuse prêtant attention au mot. A la façon dont sans aucun doute Schubert lui-même, qui avait une petite voix de ténor, chantait ses mélodies sitôt composées et aussi à la façon dont longtemps ses interprètes ont abordé ce répertoire bien différent de l'opéra.

Farjot a arrangé les partitions originelles pour un petit ensemble composé d'une batterie, de sonnailles, d'une petite contrebasse, d'un alto, d'un piano ; il y a aussi une guitare sèche, ce qui pourrait sembler curieux, mais l'on sait que Schubert en jouait. Il y a même une bande enregistrée avec des chants d'oiseaux ! Ce bric à brac sonore se révèle être merveilleusement poétique et soutient magnifiquement la chanteuse en tissant avec elle dans la diversité incroyable des textures instrumentales des échanges émouvants, parfois amusants, souvent étonnants et toujours convaincants.

Rosemary Standley a une voix fragile, parfois fâchée avec la justesse en quelques passages ; c'est sans aucune gravité. Cela renforce même la sensation que l'on assiste à une soirée de vie de bohème, en un lieu et une époque imaginaires, jusqu'à ces envolées flamenca de la guitare qui d'un coup créent une électricité incroyable dont la musique de Schubert est loin de pâtir, jusqu'à ses improvisations du piano, de la contrebasse et de la batterie qui nous emportent dans un club ou Bill Evans tiendrait le piano, Schubert accoudé au Bösendorfer. On perd ses repères avec bonheur car l'esprit et l'âme du musicien et de Schubert, ce jeune homme mort à 31 ans, sont là et bien là...


Le voyage d'Alain a été pris en charge par le Festival International de Musique de Dinard

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