Tout ferait sens dès qu’il y a son : péché mignon de la musique contemporaine ? Le concert d’ouverture de la 20e édition de Musiques Démesurées dissiperait le doute. L’Ensemble 2e2m nous fait comprendre que la musique est autant redevable aux interprètes qui la nourrissent qu’elle est constitutive d’un public dans l’espace qui la reçoit. En l’occurrence les ors et les stucs du très kitsch Opéra-Théâtre XIXe de Clermont-Ferrand. Un cadre hors d’âge qui conférait une résonnance singulière aux œuvres de Raphaèle Biston, Pascale Criton, Rebecca Saunders et de Francesco Filidei, ce dernier sur un registre inopinément décalé.

L'Ensemble 2e2m au Festival Musiques Démesurées © Jean-Louis Gorce
L'Ensemble 2e2m au Festival Musiques Démesurées
© Jean-Louis Gorce

Si l’on perçoit une évidente communauté de pensée dans la syntaxe des trois premiers compositeurs, la mise en perspective de leurs œuvres respectives (Traces, Territoires Imperceptibles, et Vermillon) dissipe tout malentendu. On est en présence de faux amis qui partagent seulement une structure harmonique fondée sur une expansion sonore fluide et raisonnée mais qui leur appartient en propre. Chacun canalise une idiosyncrasie stylistique du flux vital musical autour de flexibilités sensibles, de vibrations proches du tactile, voire même du visuel. Mais chaque fois, l’objet sonore et son sujet sont inscrits dans un vocabulaire extrêmement précis et ils échappent à toute tentative narrative ou discursive déterminée. Nous sommes bien en présence d’entités autonomes, à travers lesquelles l’expression du vivant perçu et reçu par l’auditeur se confond avec le geste créatif des interprètes.

Dans Traces pour flûte, clarinette et violoncelle, commande du festival, donnée en création, Raphaèle Biston procède par étagements et successions des plans sonores anamorphosés en souffles, étirements et feulements. L’effleurement atteste d’un indice qui serait respiration, mémoire d’un passage surpris dans l’étendu de l’instant, dans l’attendu d’une réminiscence en instance.

Territoires Imperceptibles de Pascale Criton, pour flûte, violoncelle et guitare, interpelle cet instant décisif si rare en musique qui s’affranchit des esthétiques pour dessiner les illuminations secrètes d’un espace plastique infiniment maîtrisé et néanmoins indépendant de schémas préétablis de la représentation. C’est ainsi que ses phrasés étonnés échappent à la vacuité d’un débat sur la part subjective du perçu et objective du vécu. L’œuvre est moins le résultat d’un travail formel sur la pensée qui s’écrit que le reflet et le transfert d’une énergie informelle, libérée par le talent des musiciens et l’intelligence visionnaire de l’auteur. Les pizzicati de la guitare se répandent-ils en pluie d’été ? La flûte s’éprend-elle de chants d’oiseaux ou de postures faunesques ? Et le violoncelle préfigure-t-il un lointain orage ? Rien n’est moins sûr dans la ténuité de l’instinct et dans la versatilité de l’instant. Car en art il ne s’agit pas de reproduire ou d’inventer des formes, mais de « capter des forces », comme le souligne René Huyghe dans Formes et Forces. Les vertus imperceptibles de ces territoires sont bien celles de vertiges panthéistes.

C’est une même présence à l’instant qui se dérobe que l’on retrouve dans Vermillon, pour flûte, violoncelle et guitare électrique, de Rebecca Saunders. L’architecture s’y révèle à la fois composite et continue. Elle s’organise en une mosaïque d’éléments sonores en un tout ordonné et cohérent, légitimé par une paradoxale similitude dans sa fragmentation. Le luxe d’insistantes superfétations en fait d’envoûtantes fractales musicales. Cette esthétisation d’une présence qui semble se soustraire signe et cerne l’appropriation de l’espace harmonique dans sa couleur. Un Vermillon cru, sanguin et superbement carnassier dans l’expression, tout en demeurant frugal dans l’intention.

Pour conclure, Esercizio di Pazzia II de Francesco Filidei « tourne la page » au sens propre comme au figuré, sur les notions d’harmonie. Écrite pour quatre musiciens sans instrument, l’œuvre met en scène et donne exclusivement à entendre une patiente théorie de bruissements, froissements et frottements de pages de partitions en mouvement. D’abord feutrée, la prestation bruitiste de 2e2m s’enhardit mais sans conviction. Des comédiens rompus aux prouesses de la performance se seraient mieux acquittés de cet exercice de pure exubérance.

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