Royaumont 2020 aura bien lieu ! Sur scène face au public masqué du vaste réfectoire de l’abbaye, six jeunes gens non moins masqués sont assis les uns à côté des autres face à une longue tablée, figés, les mains sur les cuisses. Et les voilà bientôt qui donnent le coup d’envoi du festival avec un ballet de souffles saccadés, de visages pivotants, de claquements de langue, de tapotements de joue, de doigts frottés et de poings frappés sur la table. Les musiciens resteront confinés dans leur mètre carré attitré tout le long de la pièce, mais cela n'empêche pas l’ensemble de suivre un subtil crescendo, gagnant une véritable transe tribale où les visages grimaçants jaillissent de sous les masques, comme pour mieux montrer au Covid-19 que les artistes sont bien décidés à lui faire face. Le ton est donné : venant couronner la résidence conjointe de dix-sept jeunes compositeurs et interprètes sélectionnés soigneusement par le festival, ce double concert dominical de l’Académie Voix Nouvelles ne va pas cesser de montrer que la création artistique est toujours vivace à l’heure du coronavirus.

L'abbaye de Royaumont © Yann Monel
L'abbaye de Royaumont
© Yann Monel

Incarné avec sérieux par les académiciens, ce ballet de table (I Funerali dell’ Anarchico Serantini) est une des rares œuvres au programme à ne pas être aujourd’hui présentée en création mondiale. Mentor de l’Académie cette année, Francesco Filidei l’a écrite en 2006, mais l’ajout du masque confère à cette partition une actualité et une puissance dramaturgique bien plus fortes que dans la version d’origine. Deuxième œuvre du compositeur donnée plus tard dans l’après-midi (cette fois-ci en première mondiale), le sobre et efficace Lied proposera une tout autre progression : sur un rythme de Wanderer timide, le violon seul de Hannah Weirich part d’un double ré et développe quelques arabesques mélodiques mais bientôt l’archet perd son souffle et le son, maladif, arrive à saturation. Le chant s’éteint avant d’avoir véritablement commencé.

La perte du souffle était également au programme de la création du compositeur français Didier Rotella, qui a choisi d’écrire pour Ryoko Aoki, artiste Nô en résidence avec les académiciens à l’abbaye. Au fil d’une orchestration riche et parfaitement déployée, Anamorphose – b passe progressivement des longues voyelles initiales à des lignes instrumentales et vocale éclatées, les consonnes répondant aux attaques jusqu’à une suffocation doublement glaçante dans le contexte sanitaire et policier actuel : « I can’t breathe ! » La théâtralité accomplie de Ryoko Aoki a aussi inspiré l’Italien Michele Foresi dans sa création I never understand wind, monologue non dénué d’humour pour éventail solo et craquements de cordes frottées.

L’autre interprète-vedette qui est intervenue ces dernières semaines au cours de la résidence des jeunes compositeurs est la gambiste (et compositrice) Eva Reiter, pour laquelle le Brésilien Sérgio Rodrigo a conçu un solo engagé, TOCAR, plaidoyer contre les violences policières au pays de Bolsonaro. Le charisme de l’interprète n’a cependant pas suffi ce dimanche à masquer les carences instrumentales d’une partition dont l’intérêt repose avant tout sur le texte. Le Soliloquio composé par l’Espagnol Manuel Hidalgo Navas pour la corniste de l’Ensemble Musikfabrik, Christine Chapman, a lui aussi montré ses limites, la répétition systématique des mêmes effets faisant rapidement tourner l’instrument en rond.

L'Ensemble Musikfabrik © Jonas Werner-Hohensee
L'Ensemble Musikfabrik
© Jonas Werner-Hohensee

Les compositrices Sofia Avramidou et Claudia Jane Scroccaro se sont en revanche illustrées dans leurs façons de mener un discours orchestral accompli : la première dans Metallages, voyage-éclair depuis une préhistoire du son – faite de textures dures, de raclements et de souffles rêches – à des harmonies futuristes et palpitantes ; l'Overdrive sans concession de la seconde a marqué les esprits par son alternance brusque de rythmes furieux et de nappes bruissantes qui ont mis à l’honneur le piano d’Ulrich Löffler et la contrebasse de Florentin Ginot. Création du lauréat de l’Académie Voix Nouvelles 2019 Samuel Taylor, See and Saw a montré par ses déferlantes et ses aplats harmoniques surnaturels une même science des alliages de timbres, avec quelques longueurs toutefois.

Plus décevant, le patchwork néo-puccinien d’Adrian Laugsch a laissé sur sa faim, la surenchère désordonnée d’effets et la répétition des citations finissant par ennuyer. Malgré de beaux passages (troisième poème), l’écriture chargée des Haikus de Machado d’Alberto Carretero a donné une impression comparable – la partition gagnerait à être épurée de certains éléments accessoires inaudibles (les glissandos de timbales ?) pour laisser le langage s'épanouir et les musiciens respirer.

À l’inverse, le style délicat de l’Australienne Kirsten Milenko a mis en valeur le timbre particulier de la viole de gambe, intégrant l’instrument au cœur d’un quintette à cordes tout en échos dans son très beau We Are Strangers. De même, l’écriture concise d’Elisabeth Angot a fait merveille dans ses cinq miniatures N27 pour flûte, clarinette et cor. Sans le moindre geste musical superflu, la partition contrastée fait entendre un hoquet ludique, un choral planant ou un amusant scherzo de souffles. L’œuvre s’achève en suspens dans un thème et variations à peine esquissé, sorte d’écho aux Non-canonic Variations de Noriko Baba interprétées un peu plus tôt.

L’ensemble de ce programme exigeant a été défendu par un Ensemble Musikfabrik enthousiaste et investi sous la direction toujours claire de Mariano Chiacchiarini ; les jeunes pousses de l’Ensemble Voix Nouvelles ont su prendre le relais avec sang-froid et un grand professionnalisme, jusque dans l’écriture fragmentée de Cut up red stars round me (de Carolyn Chen), en conclusion d’une journée dense. Il fallait bien douze créations mondiales pour rattraper le temps perdu du confinement.

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