À la tête de l'Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam en très grande forme, Iván Fischer nous fait voyager entre Rossini, Mozart et Haydn avec un raffinement et une évidence déconcertante. Dans la sublime salle Henry Le Bœuf du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, le public est venu en grand nombre pour assister à ce moment d'exception.

Tabea Zimmermann et Isabelle Faust © Marco Borggreve (pour T. Zimmermann), Simon Van Boxtel (pour I. Faust)
Tabea Zimmermann et Isabelle Faust
© Marco Borggreve (pour T. Zimmermann), Simon Van Boxtel (pour I. Faust)

Introduisant chacune des deux parties du concert, les ouvertures de L'Italienne à Alger et de La Pie voleuse de Rossini donnent le ton, tout en élégance et légèreté. Le savoir-faire et la splendeur de l'orchestre hollandais y sont pour beaucoup dans la réussite de la soirée : classe et majestueux, le Concertgebouw sait également se faire narquois et nerveux. Quel bonheur donc de les admirer s'ébattre dans le théâtre rossinien ! Grâce à une palette de nuances extrêmement large et une caractérisation précise des différents climats, le chef hongrois construit peu à peu le drame à l'italienne. L'agilité, la brillance et la volupté sonore exceptionnelle de l'orchestre conduisent inévitablement à un « effet Rossini » parfaitement réussi : lorsque le chef se retourne pour saluer, il affiche un large sourire à l'unisson de son public.

Entrent alors en scène Isabelle Faust et Tabea Zimmermann pour la Symphonie concertante de Mozart. Leur complémentarité, leur jeu, leur phrasé, leur attitude font montre d'une osmose quasi parfaite et les deux solistes prennent avec ferveur le relais de l'orchestre. Fischer évite parfaitement de son côté le piège évident de cette partition : la transformer en récital pour solistes. Le Concertgebouw sait prendre la place qui lui est due, avec de délicieuses interventions de cors et un pupitre de cordes d'une rondeur et d'une agilité sans faille. Les phrasés des archets font d'ailleurs écho à ceux des solistes et inversement, créant une atmosphère cohérente et homogène.

Pourtant les caractères affirmés des deux solistes transparaissent bien vite et sont d'autant plus marqués dans le fameux « Andantino ». Lorsque Faust découpe les traits mozartiens, forçant parfois le trait jusqu'à un timbre presque acide et un legato assez peu subtil, Zimmermann se fond davantage dans le son rond et velouté de l'orchestre, déployant des trésors de phrasés et de brillance. Tout en subtilité et en douceur, ce mouvement porte son apogée sur la cadence finale où les deux solistes livrent un moment d'intimité absolument bouleversant, au comble de la mélancolie et de l'émotion. Après un « Presto » éclatant et dynamique, les deux artistes, largement acclamées, reviennent pour un bis tout aussi intimiste et délicat.

Iván Fischer dirige ensuite une Symphonie n° 102 de référence, dans une évidence éblouissante. Les timbres de la formation hollandaise sont toujours aussi somptueux et ce dans tous les pupitres ; l'équilibre orchestral demeure parfait, avec une agréable présence des contrebasses, et cette volupté sans limite s'accompagne d'un caractère noble et envoûtant. Dans la finesse comme dans la majesté, le chef insuffle beaucoup de vie dans cette œuvre haydnienne qui fait parfois l'objet de lectures redondantes. Après un « Adagio » très profond, aux frontières du tragique, les deux derniers mouvements sont régis par les maîtres-mots de la soirée : élégance et caractère.

La dernière page de cette symphonie est peut-être la plus représentative de l'entente parfaite entre le chef et l'orchestre : alors que celui-ci s'emballe dans une coda haletante, Fischer tend promptement les paumes de ses mains et soudainement, comme à travers une autre dimension, le climat devient subtil et caressant avant que le maestro ne relance le discours, d'un simple mouvement de poignet. Cette soirée, guidée par l'excellence de ses interprètes, a ainsi mis habilement en parallèle la brillance de la musique symphonique de Mozart et Haydn avec celle de la musique dramatique de Rossini.

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