Mahler envahit l’affiche française depuis quelques mois. S’est-on donné le mot ? Après le déroutant caprice d’un Kaufmann au TCE, et quelques mois avant le pari monstrueux de l’ONF de le faire retentir sous la voûte de Saint-Denis, le Chant de la Terre s'offrait les services du Budapest Festival Orchestra et de son distingué chef Iván Fischer. Belle prestation, quoique davantage marquée par la personnalité du maestro et de l’orchestre que par le duo de chanteurs qui l’habitait.

Ivan Fischer © Hiroyuki Ito
Ivan Fischer
© Hiroyuki Ito

Vos moyens ne vous ont pas permis d’aller écouter le Philharmonique de Vienne pour son dernier Lied von der Erde à Paris ? Consolez-vous, bonnes gens, car vendredi dernier la Philharmonie vous offrait peut-être même mieux : le Budapest Festival Orchestra. Des musiciens enfin venus d’Europe de l’Est ? On ne demande pas mieux que d’y croire. Et en réalité, on est servis ! Voici un orchestre qui se singularise d’emblée par ses cordes, dont les aplats denses, aux médiums très marqués, font croire que la moitié des pupitres a troqué son instrument pour un alto ; aucune agressivité, donc, mais une manière toujours très horizontale, terrienne aussi, de façonner le son.

Ivan Fischer est de ceux qui marquent de leur personnalité les ouvrages qu’ils interprètent. C’est le cas de cette Première Symphonie de Beethoven qui, plutôt que de s’élever des impacts de la partition, mise sur une conduite aristocratique de la phrase, doublée d'un élégant sostenuto. C'est là une vision noble et profonde qui évite soigneusement toute précipitation. Pierre de touche de la symphonie, l’Andante, que beaucoup d’interprétations récentes allègent, est maintenu dans une langueur paresseuse, omettant par là même le rôle de détente qu’il pourrait jouer entre les trois Allegros qui l’entourent. Cela étant, et révérence gardée à la spécificité sonore, on ne résiste guère au Finale. En construisant la justesse des cordes sur des quintes parfaites, le chef donne une couleur harmonique très particulière au do majeur de ces pages : brillance supplémentaire, dans une fraîcheur constamment renouvelée.

Arrive alors un Lied von der Erde d’une plasticité, d’un naturel respirant inouïs. Ivan Fischer unifie les gestes musicaux, marque les respirations, comme afin de mieux prévenir le risque d'éparpillement. Ce faisant, il s’inscrit dans un paysage sonore et émotionnel nouveau : un rien de férocité dans le Trinklied, qui laisse place à un Einsame im Herbst tout sauf statique... Mais face à la rondeur des timbres orchestraux, le ténor sonne un peu grêle. Robert Dean Smith essaye bien, en élargissant chaque syllabe et chaque vibrato, de dominer l’orchestre en lyrisme, mais ce faisant ne lui fournit aucune direction musicale. La responsabilité du chanteur ne doit pourtant pas être sous-estimée dans le Trinklied primitif ; il doit y jouer un rôle moteur. En retardant volontairement les apothéoses, en y mettant des sanglots expressifs, Dean Smith se heurte à l’immédiateté sonore de l'orchestre hongrois. L’effet produit n’est pas dénué d’ambiguïté.

Gerhild Romberger © Rosa Frank
Gerhild Romberger
© Rosa Frank

Le deuxième volet, Der Einsame im Herbst, est une splendeur. Gerhild Romberger, que nous venions à peine de quitter dans ses Kindertotenlieder, nous paraît ce soir d’une beauté de timbre bien supérieure à la fois précédente (c’était le 31/01 dans cette même Philharmonie). Tandis que le hautbois expédie les notes de passage pour s’attarder sur les tenues, Romberger privilégie largement le chant pur à la diction, faisant mouche dans ces longues tenues introspectives, toujours admirablement modulées. Une merveille d’évocation rêveuse.

Côté orchestre, les solistes individuels sont éblouissants de maîtrise expressive, et quand bien même l’approche mériterait d’être plus scrupuleuse sur le plan technique. Tout le monde a pu constater l’entrain extraordinaire des musiciens dans les tutti de Von der Schönheit, où la santé – et même, la sincérité –  du propos l’emportait largement sur les irrégularités ponctuelles de réalisation. La coloration particulière des timbres, le choix des équilibres fascinent dans Der Abschied. Non moins admirable, la réplique vocale de Romberger trouve ici une simplicité expressive désarmante ; rarement a-t-on entendu Abschied aussi nourrissant pour l’imagination.

Un concert qui sans aucun doute enrichissait l’oreille du mélomane en quête de saveurs nouvelles…