Le pianiste belge Florian Noack s'est produit le 22 août au Festival Liszt en Provence. Témoin de l'esprit et de la lettre des œuvres de Schubert, Liszt et Sergueï Liapounov au programme, il entretient à merveille la cohésion entre elles. Virtuose au doigté agréablement feutré, mais précis et souple, il sollicite de manière contrastée et parfaitement complémentaire les différentes parties du clavier. En haut, le toucher prend le relief d'un discours tout en finesse, en légèreté, sachant clairement où il va. Dans les graves, la résonance ample et profonde du Fazioli mis à sa disposition par l'organisatrice du festival semble tenir lieu de parole.

Florian Noack à Liszt en Provence
© Liszt en Provence

La Sonate en fa dièse mineur de Schubert ouvre le concert. Schubert n'a jamais connu cette pièce en sa structure actuelle, n'ayant écrit que le premier mouvement, laissant même en blanc la réexposition de son thème initial. Complétée par trois mouvements tirés d'autres partitions du Viennois, l'œuvre recouvre cependant une réelle unité sous les doigts de Florian Noack : la main droite enjouée et chantante de l'Allegro moderato conserve sa fluidité dans l'Andante aux accents d'une intériorité romantique tandis que le Scherzo, d'un tempo assez sage et dansant, offre un jeu d'une grande clarté, tout comme l'Allegro final.

La transcription pour piano par Liszt de deux lieder de Schubert, Der Doppelgänger et Das Fischermädchen ne fait pas attendre longtemps pour voir percer sous le jeu du pianiste son intime fréquentation du génial Hongrois. Sa belle progression dramatique dans le Doppelgänger et la passion pour la jolie pêcheuse rendue avec des nuances et un rythme pleins de grâce révèlent de la part du pianiste une vive compréhension de ce qui peut unir Schubert et Liszt. Florian Noack franchit encore un pas en direction d'un jeu éminemment virtuose, proposant deux des Études d’exécution transcendante du maître de Weimar. Il en surmonte avec brio les difficultés techniques qui n'entravent en rien son jeu expressif. La Vision dégage une certaine tendresse, esquissant quelques éléments de thèmes lisztiens identifiables avant de se développer en une suite d'effets puissants propres à faire vibrer la cour du Château Saint-Estève. Quant au vent tempétueux de la douzième étude, Chasse-neige, les paysages et récits qu'il semble agiter de manière de plus en plus tumultueuse – et somptueuse – ne sont pas sans rappeler les Ballades. L'interprétation de Florian Noack est rigoureuse et pleine d'enthousiasme.

Le pianiste explore également des terres musicales moins connues, celles du compositeur russe Sergueï Liapounov mort à Paris en 1924. Consacrant une part de son activité à faire revivre et connaître cette œuvre, Florian Noack clôt le récital en rendant hommage à Sergueï Liapounov directement, et encore une fois à Liszt, indirectement. En effet, les quatre pièces de Liapounov données ce soir, extraites de son opus 11, portent le même titre que le cycle de Liszt : Douze Études d’exécution transcendante. Filiation évidente qui utilise également une structure analogue. Une Berceuse ayant quelque parenté avec la musique de Fauré ou Debussy est suivie d'un Carillon plus étroitement lié à l'inspiration lisztienne : rythmes contrastés, mélodie ornementée, luxuriants accords. Une Ronde des Sylphes introduit une particularité ressortant étonnamment sous les doigts de l'interprète : son extrême virtuosité ne se déploie pas systématiquement sur fond de fortissimos capables d'aviver les plus puissantes impressions ; célérité, croisement de mains, parcours vertigineux du clavier, densité de la partition, tout est là mais ceci sait se faire entendre parfois mezzo voce. Il semble alors que le pianiste exerce tout son talent, « mine de rien », dans une sorte de confidentialité fictive. Sur ce fond, toutes les nuances sont permises et Florian Noack en use avec finesse et expressivité. Ceci jusque dans la dernière pièce très tourmentée, comme son nom l'indique – Tempête. Celle-ci n'empêche pas l'interprète de faire preuve de souplesse, de légèreté à la main droite tandis que du socle des graves se propage une ardente énergie. La tenue d'un constant équilibre entre les deux est réussie.

Deux transcriptions pour piano sont proposées en bis. La troisième Chanson russe opus 41 de Rachmaninov résonne d'accents aussi décidés que ceux de l'Alla marcia du cinquième de ses 10 Préludes, à côté de passages plus apaisés et charmeurs. Enfin, une aérienne Shéhérazade reprise à Rimski-Korsakov clôt définitivement cette soirée provençale sur une rêverie féérique.

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