Fidèle à son habitude de bousculer le classique triptyque ouverture-concerto-symphonie, c’est un programme en forme de patchwork que propose l’Orchestre Philharmonique de Radio France : de Rameau à Stravinsky, de Bach à Mendelssohn, les spectateurs devront s’accrocher. Heureusement pour nous, l’ensemble est bien défendu, et surtout, la flamboyante Vilde Frang crève la scène.

Vilde Frang © Marco Borggreve
Vilde Frang
© Marco Borggreve

Le concert s’ouvre en fanfare avec des extraits de la suite des Indes galantes. Passée la surprise des premiers instants – il n'est plus si courant, de nos jours, d'entendre Rameau sur instruments modernes – on ne peut qu’admirer le travail d’orfèvre des musiciens : son d’une pureté impeccable et absence absolue de vibrato chez les cordes, trompettes tonitruantes qui n’ont rien à envier à leurs cousines baroques (quels aigus dans la chaconne !). À la baguette, Joshua Weilerstein insiste sur le rythme et le caractère dansant : les accents sont vifs, les questions-réponses (rigaudon) toujours énergiques et les temps forts soulignés. Seul regret : ces appuis s’accommodent mal de tempos assez lents, en particulier pour les célèbres « Sauvages », ici un peu pesants. On retiendra plutôt les effets ludiques de la chaconne finale : forte presque arrachés, graves grondant comme le tonnerre servent à merveille l’imagerie fantaisiste de cette musique.

On trouvait le tempo trop lent ? Nous voilà servis avec un Stravinsky explosif. Dès les premières notes, Vilde Frang pose les bases d’une lecture tout feu tout flamme du concerto : des moyens techniques absolument inouïs qui permettent, d’une part, un mouvement vers l’avant inexorable malgré les difficultés rythmiques, d’autre part, un son incroyablement expressif sur les phrases chantées. La « Toccata » fait l’effet d’une danse infernale : les accents assenés (même à la pointe !) ainsi que la sécheresse des piqués confèrent à cette lecture une énergie, voire une violence rare. La direction de Joshua Weilerstein est d'une précision millimétrique ; il faut bien cela pour suivre la soliste, qui mène un train d’enfer devant des vents pourtant malicieux.

Le « Capriccio » final illustre, outre cette fougue, la formidable entente qui règne entre une soliste absolument connectée au chef, qu’elle ne quitte jamais des yeux, et les musiciens de l’orchestre qui font preuve de remarquables qualités d’écoute (duel au sommet avec Ji-Yoon Park, violon solo de l’orchestre). Mais ce sont bien les arias centrales qui confèrent à cette lecture toute sa profondeur. La première est animée d’une urgence telle que chaque note, soutenue par un vibrato incroyablement ample, chante avec l’énergie du désespoir. La seconde est si maîtrisée… qu’elle semble improvisée : l’absolue liberté que confère à la soliste son legato parfait – c’est à croire que son archet est infini – donne à la phrase des inflexions d’un naturel étonnant. L'interprétation bouleversante révèle une sensibilité artistique à fleur de peau : le public en redemande et il obtiendra en bis un extrait du Quatuor « L’Empereur » de Haydn tout aussi touchant.

Le voisinage d’une telle flamboyance n’est pas flatteur pour le « Ricercar a 6 » de L'Offrande musicale : malgré un joli travail sur les timbres, les motifs ont du mal à passer entre les instruments, les entrées sont parfois brusques et les montées en nuances trop vives. La direction de Joshua Weilerstein cisèle les inflexions mais se préoccupe peu des progressions dynamiques et harmoniques de la phrase, et l’ensemble ne convainc pas.

On retiendra davantage une Symphonie « Ecossaise » de Mendelssohn colorée par l’enthousiasme des musiciens : le chef, en donnant plutôt des impulsions que des directions, semble encourager la liberté des instrumentistes. Chez les vents, les solos de l’« Andante con moto », d’un sentimentalisme attendrissant, volontairement exagéré, contrastent avec le grand chant majestueux des altos. Outre une précision rythmique impeccable qui confère au « Vivace non troppo » une légèreté délicieuse et à l’« Adagio » une énergie presque martiale, on retiendra des mouvements centraux surtout ce plaisir visible des solistes – articulations espiègles de la clarinette dans le premier, legato ininterrompu du hautbois dans le second.

Un finale joyeusement énergique, au caractère bon enfant, clôture cette lecture efficace de la symphonie, enthousiasmante sans être révolutionnaire. En aurait-il été de même si l’on n’avait pas, un peu plus tôt, été transporté au paradis par Vilde Frang ? C’est avant tout son Stravinsky enflammé qui marquera les esprits.

****1