Avançant à petits pas mal assurés, les épaules voûtées et l’échine courbée, Mao Fujita fait, pour sa première dans l’Auditorium de Radio France, une drôle d’impression : a-t-on affaire à un Rain man du piano ou plutôt, comme son sourire gêné et son regard fuyant semblent l’indiquer, à un grand timide aux mains moites ? Autrefois d’un aplomb insouciant (en témoigne sa médaille d’argent au 16e Concours Tchaïkovski), le jeune prodige ne manque en tout cas pas de talent. Talent pianistique indéniable et aucunement démonstratif, qui se manifeste tant dans la qualité de ses articulations – lui offrant un maximum de legato avec un minimum de pédale – que dans la maîtrise absolue de sa puissance ; mais aussi et surtout talent interprétatif. Le 23e Concerto de Mozart, puisqu’il y est impossible pour le pianiste de se cacher derrière une quelconque façade de virtuosité, va permettre de révéler toute l’inspiration dont il est capable. Celle de Mao Fujita est toute en décontraction et en naturel, jamais à l’encontre de l’élan musical, et toujours avec une subtilité tendre, délicate et empreinte de poésie.

Mao Fujita
© Dovile Sermokas / Sony Music Entertainment

Alors que le premier mouvement est rendu aussi souple (malgré quelques velléités agogiques qui ne semblent pas toutes au goût du chef) que sublime par la dentelle du piano, l’Adagio suivant est éclairé à la bougie par le jeu chambriste du soliste qui, mêlant son chant à celui du basson de Julien Hardy, offre au public ébahi un véritable moment de grâce. Les premières mesures du troisième mouvement révèlent enfin un jeu espiègle et malicieux de la part de Fujita : au lieu d'entrer dans la vitalité joyeuse et débordante de l’Allegro, le pianiste semble prendre un certain plaisir à rester quelque temps encore dans la suspension ouatée du mouvement précédent. Pourtant, mesure après mesure, son énergie se libère et conclut ce Concerto dans un finale débridé. Proportionné du début à la fin, l’Orchestre Philharmonique de Radio France aura accompagné le soliste avec pudeur, lui laissant modestement une lumière dont il n’aura pas abusé.

Cette réserve nous fait d’autant plus trépigner d’impatience devant la seconde partie de concert – consacrée à la Neuvième Symphonie d’Anton Bruckner – qui marque les retrouvailles entre le Philhar’ et son ancien directeur musical – et brucknérien confirmé – Marek Janowski. Vieux briscard de la baguette, celui-ci n’en est pas moins un chef alerte et inspiré qui sait insuffler dans sa musique une vitalité et un élan qui promettent des étincelles : en témoignera le deuxième mouvement de cette Neuvième.

Porté par la flûte entêtante de Magali Mosnier et par des cordes transformées en harpe géante par leurs pizzicati, ce mouvement soutenu par une inaltérable pulsation prend des allures de métronome obstiné, tel un compte à rebours féroce et mécanique. Au sortir du grand crescendo, quand Janowski libère les cuivres d’un geste sûr et précis, c’est alors une horde de fauves qui déferle dans un fortissimo sans concession. Amenés avec tant de science, ces acmés sont sidérants pour l’auditeur qui est alors, comme par un surplus de gravité terrestre, cloué à son fauteuil. Les deux autres mouvements n'auront malheureusement pas atteint ce degré d'inspiration, les cuivres étouffant les contrechants, le discours avançant en force, parfois ciselé et trop vertical, alternant peu les zones d’ombres et les contrastes : c’est parfaitement exécuté, mais le souffle manque.

Il y avait quoi qu'il en soit quelque chose de touchant à voir le Philhar’, machine désormais bien huilée qui tutoie les plus belles phalanges européennes, sous la baguette de celui qui l’a mis sur les rails de l’excellence il y a de cela plusieurs décennies. Au maximum de leur concentration, les musiciens auront fait honneur à leur ancien directeur musical qui ne pourra que se féliciter du très haut niveau de son ancien orchestre.

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