En cette fin de saison 21/22 marquée par une reprise progressive des spectacles en présence du public, l’Opéra de Paris a proposé un gala lyrique avec orchestre, exercice auquel il se livre rarement, le récital ayant presque totalement disparu de ses programmations ces dernières années. Le plateau réuni pour l’occasion convoque certains artistes présents à Paris pour d’autres spectacles (Tosca à Bastille pour Maria Agresta, Michael Fabiano et Ludovic Tézier, Le Soulier de satin à Garnier pour Luca Pisaroni). Les artistes, de toute évidence, ont surtout pour objectif, en cette soirée du 16 juin, celui de se faire plaisir et de faire plaisir au public, privé du concert live depuis trop longtemps, en faisant se succéder des pages ressortissant aux esthétiques et aux genres les plus divers. Les spectateurs doivent ainsi faire preuve d’un peu d’adaptabilité pour passer sans transition de l’air du catalogue de Leporello au « Sola, perduta, abbandonata » de Manon Lescaut, mais enfin ils ne boudent pas leur plaisir – ni les chanteurs, visiblement ravis de cette opportunité qui leur est offerte de pouvoir établir un contact privilégié avec le public. Du reste, le programme fait habilement alterner les tubes (l’ouverture de Guillaume Tell, les extraits de La Bohème) avec d’autres pages nettement moins rebattues, tel l’air de Don Carlo dans La Forza del destino, et surtout celui de Corrado, tiré du Corsaire de Verdi.

Les artistes du gala lyrique
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

À l’issue du concert, les satisfactions auront été plus vocales qu’orchestrales : non que les musiciens de l’Orchestre de l’Opéra aient démérité – encore qu’on les ait trouvés moins parfaits que d’habitude, avec plusieurs imprécisions ou petits ratés ici ou là, telle l’entrée de la flûte dans le délicat babil ouvrant les scènes de La Bohème. Mais c’est surtout la direction de Mark Wigglesworth qui (sauf peut-être dans la Bacchanale de Tannhäuser) pèche par manque d’enthousiasme : l’ouverture de Guillaume Tell sonne bien sage, l’air du catalogue manque de vivacité malgré les efforts déployés par Luca Pisaroni pour le rendre amusant, l’air de Manon Lescaut de grandeur tragique (les ponctuations glaçantes de l’orchestre pendant le « Ahi ! mia beltà funesta » se remarquent à peine…) ; et certains tempos paraissent excessivement étirés – celui de la Romance à l’Étoile de Tannhäuser exigeant notamment de Ludovic Tézier des prouesses de souffle !

Maria Agresta et Michael Fabiano
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Les chanteurs, en revanche, font preuve d’une implication de tous les instants. Le beau timbre de Maria Agresta se déploie avec générosité dans les scènes de Mimi ; la chanteuse atteint un peu plus sensiblement ses limites dans l’air de Manon Lescaut, sa voix étant essentiellement lyrique (même si une projection très efficace lui permet de venir à bout des éclats dramatiques qui ponctuent la page). Curieusement, Michael Fabiano est moins à l’aise dans l’air de Rodolfo, où la voix semble un peu fatiguée (avec notamment un contre-ut laborieux et un peu bas) que dans celui de Corrado, a priori pourtant plus délicat : on sait gré au chanteur de nous faire redécouvrir cet air, de le chanter en en respectant le style néo-belcantiste, de ne pas supprimer la cabalette, de maintenir sa reprise et de chanter pendant la conclusion de l’air plutôt que de se ménager afin de préparer l’aigu final : autant de qualités auxquelles nous ne sommes plus habitués, et qui valent d’ailleurs au chanteur une des plus belles ovations de la soirée.

Luca Pisaroni et Ludovic Tézier
© Elisa Haberer / Opéra national de Paris

Luca Pisaroni a choisi ce soir trois scènes bouffes : outre l’air du catalogue, il interprète également le « Devant la maison » de La Damnation de Faust et un duo de Don Pasquale avec Ludovic Tézier. Le chanteur possède une vis comica étonnante : privé de Marguerite, il chante l’air de Méphisto en s’adressant à Ludovic Tézier comme s’il s’agissait de la jeune fille… Le résultat est absolument hilarant ! Le soutien de la voix est peut-être un peu moins ferme qu’hier (la maîtrise du vibrato s’en ressent légèrement), mais l’art du chanteur et du diseur reste intact, avec notamment une maîtrise du chant syllabique qui vaut, ainsi qu’à Ludovic Tézier, un triomphe dans le « Cheti, cheti immantinente » de Don Pasquale. Quant au baryton français, il délivre son habituelle leçon de chant verdien dans le difficile air de La Force du destin. Noblesse du cantabile dans la cavatine, arrogance de la projection dans la cabalette, soin accordé aux mots : tout est là, et superbement ! L’« Abendstern » de Tannhäuser fait par ailleurs entendre un legato de rêve porté par un souffle infini, ainsi qu’une prononciation de l’allemand très soignée.

Espérons que l’accueil plus que chaleureux réservé au spectacle incite Alexander Neef à proposer plus fréquemment concerts et récitals vocaux : le public, de toute évidence, en est friand !

 

***11