L’impression que nous laisse le concert joliment pensé de l’Orchestre Métropolitain de Montréal, vendredi dernier à la Maison symphonique, est de celles que produit sur nous une œuvre d'art finement conçue. Dans un triptyque mer-cœur-mer, sous la gouverne de Kensho Watanabe, l’Orchestre nous entraîne dans la Barcarola de Paola Prestini, nous tire du côté de la rêverie sentimentale avec les sept lieder d’Alma Mahler (chantés par la soprano Karina Gauvin), puis nous ramène au large avec La Mer de Claude Debussy. Un très beau florilège que l’OM a voulu dédier au chef Boris Brott, décédé le 5 avril dernier.

Kensho Watanabe
© Irina Belashov

Barcarola, créée dans un contexte étudiant en 1996 et jouée professionnellement pour la première fois au concert de vendredi, s’inspire du poème Barcarole de Pablo Neruda. Ce texte rapproche les thèmes du désir et de la tempête, en convoquant plusieurs images : le vent, les vagues, des cornes de brume, un cœur battant, etc. Prestini en a fait une transposition musicale assez fine, où les moments de tension rencontrent des résolutions lyriques. Watanabe dirige la pièce avec beaucoup de discernement, exhaussant les moments sensibles (ici une phrase élégiaque au cor, là des motifs languissants aux violoncelles).

L’exécution des premiers lieder d’Alma Mahler embête un peu : certains pupitres, passablement enthousiastes, submergent les lignes de Karina Gauvin. Le déséquilibre heureusement ne dure pas, et les lieder qui suivent le rachètent libéralement. Témoin la fin du lied Chant de la moisson, où la flûte et le hautbois doublent la voix avec une remarquable délicatesse. L’orchestre, dans ce deuxième volet de la soirée, dégage d'ailleurs une grande organicité. Dans le morceau Dans le jardin de mon père, on note de très beaux passages, celui notamment où les violons entonnent une phrase que la clarinette saisit à la volée et mène à son terme le plus naturellement du monde, comme si depuis le début c’était la sienne. Quant au chant de Gauvin : ce sont des pianissimos magnifiques, des crescendos extrêmement fins, un style naturel, simple et riche à la fois, qui rend superbement la partition.

La Mer de Debussy, sous la baguette de Watanabe, dénote une grande vivacité. Le son est généralement fort, comme en attestent les pianissimos des contrebasses qui ouvrent De l’aube à midi sur la mer et qui sont plutôt fermes, ainsi que les harpes qui suivent, qui sont bien dégagées. C’est une vision fort louable, très vivante, grouillante, gorgée de détails étonnants. Cependant, elle passe vite sur les côtés occultes, mystérieux, de l’œuvre. Le chef nous entraîne dans un spectacle fascinant, haletant, effroyable par endroits, mais qui donne à voir la mer en surface surtout ; il ne va pas jusqu’à s’arrêter pour jeter la sonde et rêver des abysses. Avec des dynamiques plus douces, plus creusées, les touches ténébreuses de la partition auraient pu se détacher plus nettement. Des cuivres plus stridents, partant plus inquiétants, y auraient aussi concouru. Tout cela n’empêche pas une appréciable agitation organique, où chaque pupitre s’active de façon quasi indépendante (comme le veut l’œuvre), ni des jeux d’échos et d’équilibre très réussis. On loue enfin la présence de caractères étudiés : aux premières mesures de Jeux de vagues, la clarinette donne ainsi l’idée nette et amusante d’un oiseau qui pique dans une vague, en ressort aussitôt et se secoue !

Un mot sur le programme, qui nous a fait l’effet d’une réussite : toutes les œuvres, quoique diverses relativement au langage et à la sensibilité, avaient entre elles des liens forts. Barcarola, qui lançait le concert, le montrait bien, qui présentait explicitement et respectivement les thèmes des deux autres œuvres : on y trouvait les mouvements du cœur, comme dans les lieder d’Alma Mahler, et des évocations marines, comme dans La Mer de Debussy. Le programme était solide en outre parce qu’il était structuré : c’est la mer qui l’introduisait, c’est le cœur qui le développait et c’est la mer qui le concluait ; et les œuvres ont été présentées dans un esprit de gradation jusqu’à la plus costaude. On pourrait continuer longuement à relever les jolis détails de ce programme, comme on le ferait d’ailleurs d’un roman, d’un tableau, d’un film finement conçu…

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