Donné une première fois au Trident de Cherbourg le 17 mai dans le cadre de La Belle Saison, le programme de Sophie Gent et de ses partenaires faisait résonner le 22 mai les murs patinés du Théâtre des Bouffes du Nord. Surtout célébré à travers le fameux cycle des Sonates du Rosaire, le violoniste et compositeur autrichien Heinrich Ignaz Franz Biber a composé d’autres sonates pour le violon dont le recueil paru en 1681 à Nuremberg sous le titre Sonatae violono solo.

Sophie Gent
© Edith Sharpin

Pétrie des usages expressifs de l’Italie, la Sonate en ré mineur débute par un brillant récit sur une pédale d’orgue bientôt rejointe par la viole et par les palpitantes harmonies de l’archiluth ; dans ce genre de virtuosité libre et très déclamatoire, Sophie Gent cultive le beau son et évite des effets appuyés, l’intonation est sans défaut, le timbre toujours séduisant. Dans une pénombre savamment dosée, les musiciens improvisent avec art le soutien harmonique, mille contrepoints et dialogues émaillent le continuo de Jean Rondeau aux claviers et de Thomas Dunford à l’archiluth, tapis sonore qui tisse un lien entre chaque pièce et dont le bruissement servira même aux retouches d’accord du violon. Sérieuse et concentrée, Myriam Rignol ménage les effets, dessine des arches dynamiques superbement construites tout en colorant judicieusement le timbre de l’orgue.

La magie du cadre imposant son temps musical, on se laisse bercer par les « airs variés » pour le violon où les contrastes réconfortent plus qu’ils ne surprennent, où les unissons amers de l’Air en mi mineur deviennent un objet de beauté. Transcrite pour la viole, la Sonate en ré majeur gagne en intériorité et développe un sentiment nostalgique, la Toccata en fa majeur de Kapsberger nous perd dans d’épaisses futaies harmoniques où la lumière jette parfois un vif éclair. Inspiré par le cri de ravissement d’un enfant dans le public, Rondeau lance au clavecin un nuage d’arpèges aigus qui mèneront à la Toccata en ré mineur de Froberger où le jeune poète détaille la polyphonie avec élégance et aplomb – plus tard il nourrira d’habiles volutes ornementales l’austère Toccata en sol mineur exécutée à l’orgue.

Sophie Gent, Myriam Rignol, Jean Rondeau et Thomas Dunford
© Edith Sharpin

Le groupe privilégie volontiers la somptuosité des textures et une certaine rêverie là où l’archet de Sophie Gent écrit un discours suave mais résolu. Fantaisie et profondeur produisent une alchimie sonore très réussie qui s’achève dans une ultime passacaille à la quiétude teintée de mélancolie. Là encore, la grande ligne est privilégiée plutôt qu’une esquisse chorégraphique, la voix polyphonique du violon étant toujours puissamment soutenue par une harmonie frémissante. En bis, L’Annonciation, première Sonate du Rosaire, nous fait rêver d'entendre au plus tôt l’intégralité du cycle au concert ou au disque.

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