Faune, « Rach 3 », et Titan titrait rondement l’affiche. C’est que le précédent Troisième concerto de Trifonov, en 2015 avec Chung, avait suffisamment marqué les esprits pour qu’on l’invite à rebiffer, Gergiev au pupitre. Le mot a circulé que le vieux routier allait venir avec ses fiers musiciens de Munich, provoquant la liesse chez les amateurs de cette phalange, dont c’était mardi le premier concert à la Philharmonie !

© Todd Rosenberg
© Todd Rosenberg

Rachmaninov occupe dans la tradition musicale française une place ambiguë. Boulez, naguère, se refusait à le jouer. Et si depuis quelques années les concertos se sont banalisés chez nous, on s’est encore peu soucié d’en renouveler l’image sportive. Mardi dernier, Trifonov nous a montré qu’une fois le challenge technique relevé, une certaine latitude demeurait ; à l’inverse de ces pianistes qui dévalent les arpèges sans but, il nous a prouvé qu’une seule chose fait preuve dans l’interprétation du « Rach 3 » : la puissance d'invention, de renouvellement. Car il s’agit bien de cela, dès l’exposé du thème  — désarmant de perfection et de confidence — Trifonov cisèle d’un seul trait, trace des courbes sans lever le crayon, donnant à ce concerto la libre continuité d’une Ballade de Chopin. Rien n’est laissé intact, le pianiste appose son sceau sur chaque note, avec une ferme volonté d’accuser les contrastes de tempo : les galopades côtoient des passages d’une lenteur mystique. Il lui arrive de retenir là où d’autres s’excitent, de retarder (parfois indûment) une apothéose… mais partout cette richesse d’invention est indéniable et mérite, rien que pour elle, un grand coup de chapeau.

Et le rapport à l'orchestre dans tout cela ? D’emblée, c’est l’une de nos réserves. Rappelons que Trifonov est un pianiste qui, à chaque fois qu’on l’a vu, tendait à se refermer toujours un peu plus sur lui. Certains diront qu’il est simplement « tout entier dans ce qu’il fait ». Mais on peut s'interroger sur la valeur musicale de cet entre-soi, d’autant que le dialogue avec l’orchestre en pâtit : il y a du jeu dans les changements de tempo et les musiciens ne suivent pas le pianiste au bout de ses accélérations…. Disons-le sans crainte ; si on la compare à celle qu’il donnait en 2015 avec Chung, la performance de ce soir paraît plus flottante, moins ajustée. On a beau tendre l’oreille, on reste perplexe face aux doubles-croches de l’Allegro ma non troppo, sorte de masse sonore insécable dans laquelle s'éteint l’harmonie et les contrechants. Si une telle approche s’accommode sans problème d’une prise de son proche, elle exclut quiconque se trouve à plus de cinq mètres du piano. Heureusement, une énergie mieux canalisée (a fortiori mieux projetée) et une articulation plus claire lui permettent d’aborder le Finale, Alla Breve sous de bien meilleurs auspices. On a retrouvé là toute la légèreté acrobatique qui faisait défaut au premier mouvement.

© Antonio Olmos
© Antonio Olmos

La majorité des chefs sont des rassembleurs, des hommes qui dans un geste unificateur intègrent l’élément individuel dans la mouvance du développement. Il y en a d’autres cependant qui, par choix ou par désaffection, procèdent tout autrement. Valery Gergiev est des leurs : sa direction semble très peu anticiper sur l’événement musical à venir. L’on sent dans les trépidations de sa main un mépris de la ligne, du détail apprêté. Ses développements sont en réalité autant de rencontres, coïncidences, et collisions dont la force réside dans le caractère fortuit, à plus forte raison miraculeux.

Ne pas « gonfler » l’œuvre, se contenter de lui donner libre cours, tel semble être le credo qui sous-tend le Prélude à l’après-midi d’un Faune qu’il nous offre, l’air de rien, comme une promenade apéritive. C’est également l’impression qui ressort des premières minutes de la Titan. Gergiev nous restitue l'œuvre Mahlérienne avec une impatience qui n’autorise guère d’apaisement véritable. Où sont passés les césures, les courbes, et les subito foudroyants qu’y mettait encore dernièrement Nézet-Séguin avec ses troupes de Rotterdam ? C’est là une lecture tenace mais assez primitive, et par trop complaisante dans la mise au point des détails rythmiques et instrumentaux (si l’on compare, par exemple, à Blomstedt/OP). Alors certes, la marche funèbre pose un climat des plus envoûtants — l’orchestre s’y déplace comme s’il tirait derrière lui des voiles —, mais l’épreuve la plus redoutable pour les chefs demeurera toujours le Finale, et son luxe d’épisodes fortement contrastés. Gergiev s’y montre inflexible de tempo, au point de ne pas toujours ménager suffisamment l’intérêt ; l’orchestre est à cran et s’épanche dans des tutti par moment plus tapageurs que solidement tenus : du beau son, mais qui ne servait aucune réelle dramaturgie. Quel dommage, réalisé avec plus de soin, plus de concentration, ce concert eût pu constituer un triomphe majeur !