Il fait logiquement un froid de canard en cette fin du mois de novembre à Rouen, d'autant que le parvis du Théâtre des Arts, édifié sur les quais venteux, fait face à la Seine. Jusque dans les années 1980, le public se pressait ici même aux grands Wagner que Paul Ethuin (1924-2011) dirigeait avec tant de talent que cet Opéra de 1300 places était devenu une annexe de Bayreuth. Nombre des grands chanteurs qui se produisaient sur la colline sacrée venaient ici pour des ParsifalLohengrin, et même Tétralogie qui n'étaient pas à l'affiche de l'Opéra de Paris ! On y a ainsi entendu Kurt Moll, Helga Dernesch ou encore Gustav Neidlinger quand on était encore qu'un adolescent qui venait depuis l'Eure voisine. Pour les Parisiens, un train spécial partait de la gare Saint-Lazare pour la matinée du dimanche et les reconduisait chez eux une fois la représentation finie. 

Benjamin Grosvenor
© Andrej Grilc

En ce temps-là, Rouen avait aussi un orchestre de chambre que dirigeait Albert Beaucamp, certes pas up to date musicologiquement, mais suffisamment excellent pour enregistrer les Brandebourgeois de Bach chez Philips. On pouvait bien sûr entendre des organistes fabuleux sur le grand Cavaillé-Coll de Saint-Ouen, comme Marcel Dupré, Pierre Labric ou encore Louis Thiry. Les années 1990 ont quasi effacé ce prestigieux passé, malgré des tentatives plus ou moins réussies de relance du Théâtre, partagées entre une solide conception très Regietheater à l'allemande de l'Opéra pendant un temps, puis par une vision bien plus paillettes en raison de luttes politiques entre collectivités locales et régionales. Cette fois-ci, il semble que la maison soit sur les bons rails : la programmation et les animations autour d'elle sont intéressantes, avec même – un rêve ! – des répétitions ouvertes au public. 

Ce soir, belle affiche : Ben Glassberg, le nouveau directeur musical de la maison, Premier Prix du Concours de Besançon, chef associé de l'Orchestre national de Lyon et chef des tournées de Glyndebourne, a convié Benjamin Grosvenor à faire ses débuts dans le Troisième Concerto de Prokofiev. En ouverture, Glassberg dirige River Rouge Transfiguration de la compositrice américaine Missy Mazzoli (née en 1980), pièce qui n'est pas sans évoquer le style de John Adams, superbement orchestrée et dont on suit passionnément les petites modifications rythmiques au sein d'une trajectoire irrésistible. 

Le public fervent et silencieux qui ne remplit pas tout à fait la grande et belle salle du Théâtre des Arts n'a pu réprimer un élan spontané d'applaudissements à la fin du premier mouvement du Prokofiev dans lequel Grosvenor fait plus que rivaliser avec Martha Argerich, pourtant interprète d'élection du plus vif, spirituel, ironique, tendre des cinq concertos du compositeur russe. La façon dont le jeune Britannique s'empare de cette œuvre dont il martèle le piano sans aucune brutalité, mais avec élasticité et puissance, la façon aussi dont il sait aussi être caressant et allusif, la clarté incroyable de ses traits et de ses accords sont fulgurants, car dans le même temps son jeu est d'une éloquence à laquelle il est impossible de se soustraire, et ceci jusque dans les réjouissants accelerandos du finale, qui sont avec lui une transe dionysiaque partagée avec le public, le chef et les musiciens de l'orchestre.

Ben Glassberg
© Gerard Collett

Et quel chef ! Ben Glassberg n'a pas encore 30 ans et il a le métier que l'on acquiert dans la fosse de l'opéra : il est avec le piano, avec l'orchestre. Et ses musiciens le suivent sans s'économiser. Il n'y a sur le plateau que dix premiers violons et huit seconds... et l'acoustique redoutablement précise du Théâtre des Arts ne pardonne rien. L'orchestre est en forme, malgré un son peu rêche des violons et une intonation un peu « juste » dans l'aigu quand ils jouent piano. Les musiciens sont aux aguets, assis au bord de leur chaise, hypnotisés par le pianiste et suspendus à leur chef qui lui-même est à l'écoute du soliste qui l'est de l'orchestre : la quadrature du cercle. Triomphe public, et il est réjouissant de voir l'orchestre à l'unisson des saluts enthousiastes. Grosvenor salue, souriant et modeste comme à son habitude, revient pour donner une danse argentine de Ginastera nostalgique et poignante.

En seconde partie, L'Oiseau de feu de Stravinsky dans la version de 1919 est lui aussi une vraie fête. Profitant de cet effectif trop mince, Glassberg travaille dans la précision des rythmes, des articulations et des nuances, obtient une balance parfaite entre les vents et les cordes, de sorte que rien ne manque à cette interprétation tendue comme un arc, sachant rêver dans la « Berceuse » et nous conduire dans la dernière partie à l'apothéose grâce à une parfaite gestion de la dynamique, du tempo et du phrasé. Bravo !

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