Rendez-vous annuel des jeunes à la Maison de la Radio, le Grand Prix Lycéen des Compositeurs est une occasion festive, rendue à la fois accessible et éducative par son choix de programme. Cette année, les étudiants présents soutiennent comme toujours leur lauréat de l’année précédente, Jean-Baptiste Robin, mis à l’honneur par une création, La Lame des heures. Mais ils peuvent également se régaler de la virtuosité du Concerto pour violon de Max Bruch et soupirer devant la gravité de la Symphonie n° 7 de Chostakovitch, monument autant musical qu'historique. Ce concert est pensé pour eux : pour le défendre, Marin Alsop est à la baguette de l’Orchestre National de France. Cette cheffe britannique, disciple de Bernstein, est par ailleurs directrice du Baltimore Symphony Orchestra où elle a déjà mis en place plusieurs projets éducatifs – dont OrchKids, créé pour les jeunes défavorisés.

Jean-Baptiste Robin
© Karine Péron Le Ouay

La Lame des heures est courte mais dense. La cruauté de l'écoulement du temps en est le cœur, mélangeant des évocations littérales – le wood-block résonnant régulièrement comme le tic-tac d'une horloge – avec une écriture intense et tendue, une harmonie aux intervalles dissonants toujours renouvelés. Étrangement, le temps paraît s'allonger, pas parce que l'on s'ennuie mais parce que chaque seconde est agressive, chaque instant qui passe se ressent et fait vieillir. Pour ce qui est de l'exécution, le geste d’Alsop est convaincant mais les musiciens semblent un peu noyés dans les informations qu'ils reçoivent. Entre des modes de jeux complexes – les cordes doivent gratter leurs touches avec le talon de leurs archets – et une écriture qui multiplie les voix au sein même des pupitres, les archets peinent à camoufler leurs difficultés, évoluant parfois à contresens dans une vraie confusion sonore.

Kristóf Baráti
© Marco Borggreve

Entre ensuite Kristóf Baráti, violoniste hongrois détenteur du Prix Kossuth, plus haut prix culturel de son pays natal. Il est surprenant de le voir jouer le concerto de Bruch avec partition ; il l'est d'autant plus de le sentir tendu, un peu rigide. Une telle pièce demande de la solidité certes, mais Baráti compense trop : son interprétation démarre de façon expéditive. Il passe les traits avec brillance mais sans réel lyrisme, sans s'attarder ou s'appuyer là où le discours le permet – ce qui aurait joué en sa faveur non seulement d'un point de vue musical mais également d'un point de vue technique. Après un premier mouvement un peu dur où l'on a pu entendre une ou deux faussetés, l'« Adagio » démarre et on a le droit à un autre visage de Baráti qui prend le temps de chanter ses phrases. Son vibrato très constamment rapide est discutable mais, une fois accepté comme faisant partie de sa personnalité, il s’intègre bien au reste de son interprétation.

Le trac du début passé, l'exécution de Baráti est impeccable et enchante le public lycéen, jusque dans l'« Obsession » d'Eugène Ysaÿe en bis, une pièce très courte et virtuose pour violon seul issue de sa Sonate n° 2.

Marin Alsop
© Grant Leighton

Un entracte plus tard, c'est l'heure d'embarquer pour une heure et quart d'une des plus grandes symphonies de tous les temps. La Symphonie n° 7 « Leningrad » de Chostakovitch est, comme un miroir de la première pièce du programme, une torture lyrique presque constante, un déchirement dans son portrait sans artifice du monstre de la guerre. Même sans connaître le contexte de composition de cette œuvre et l’histoire de sa création dans la ville éponyme – le siège, la famine, le froid – on ne peut que le ressentir, que l'imaginer. L'interprétation de l'Orchestre National est bluffante d'ingéniosité, de force et de sensibilité. Les équilibres sont maîtrisés à la perfection, les solos des différents pupitres toujours d'une justesse irréprochable et leur endurance force l'admiration. Pas un instant de faiblesse, pas une seule perte d'intérêt en soixante-quinze minutes de musique. On sent qu'Alsop a du mal à faire redémarrer le tempo dans la rengaine répétée du premier mouvement, mais cela semble une tactique pour économiser l’énergie des musiciens – et rendre cette rengaine « pataude » n'est pas une mauvaise idée musicale. Les inévitables baisses de régime sont rendues imperceptibles ; aucun détail de la partition n'est gâché. La preuve d'une immense intelligence de groupe.

Les jeunes spectateurs restent conquis, exprimant leur intérêt par des applaudissements naïfs et enthousiastes entre les mouvements – ce qui leur vaut des réprimandes depuis les sièges orchestre. N'en déplaise aux puristes, ce sont ces mêmes lycéens qui reviendront faire vivre la Maison de la Radio dans dix, vingt ou trente ans. Réjouissons-nous que ce concert ait piqué leur intérêt.

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