Jeudi 20 mai à Strasbourg, la salle Érasme du Palais de la Musique et des Congrès accueillait son Orchestre philharmonique mais cette fois-ci en présence du public. Celui-ci, en nombre limité par la jauge sanitaire, a salué par des applaudissements longs et nourris les performances des musiciens mais aussi la joie de les revoir de près pour une soirée consacrée à trois œuvres, trois « Hymnes à la vie ».

L'Orchestre philharmonique de Strasbourg
© Gregory Massat

Ouvrant le concert, une pièce empreinte de force expressive montre combien le talent de certains rockers vient enrichir la musique contemporaine dite savante. Norwegian Wood Suite de Jonny Greenwood, guitariste du groupe Radiohead et compositeur, est une suite tirée de la bande originale du film japonais éponyme, partition elle-même issue d'une œuvre antérieure de Greenwood intitulée Doghouse. Pour mémoire, Doghouse côtoyait lors de sa création à New York en 2011 la Symphonie n° 4 de Glass et le Concerto de chambre de Ligeti, compositeurs dont Greenwood tire largement son inspiration et auxquels il conviendrait d'ajouter Penderecki, notamment celui des glissandos que l'on retrouve ce soir.

Les trois parties de l'œuvre se rapportent à l'expression d'une réflexion sur soi, puis sur la nature et sur la mort. La trame du film repose sur le récit d'amours tourmentés et tragiques, ce qu'exprime la première partie en une ligne thématique s'enroulant sur elle-même, suivant des intervalles assez déroutants et semblant ne devoir jamais s'achever. Cette partie, pour convaincre l'auditeur, demande toutefois une densité orchestrale que la distanciation réglementaire entre instrumentistes ne rend pas toujours, en dépit du fort engagement des musiciens et de leur chef, Marko Letonja. Les deuxième et troisième parties sont profondément pathétiques, en particulier lorsque le suraigu du violon solo de Charlotte Juillard transperce soudainement l'atmosphère. Enfin, de nombreux développements aux nuances soignées sont couronnées par de puissants tuttis en crescendo. L'œuvre s'achève sur une suite de glissandos saisissants à la manière de sirènes d'alerte finissant par s'épuiser en un silence mortel.

Cédric Tiberghien et l'Orchestre philharmonique de Strasbourg
© Gregory Massat

Le Concerto pour piano n° 23 de Mozart pourrait, devrait apporter quelque fraîcheur à des auditeurs encore marqués par les troublantes questions existentielles sous-jacentes au Norwegian Wood. La rigueur, l'élégance, l'expressivité des pupitres répondent à cette attente mais le jeu, le toucher extrêmement (voire trop) appliqués de Cédric Tiberghien au piano n'impriment pas toujours la légèreté et l'entrain attendus. L'exact respect du texte et ses nuances dans la cadence soliste du premier mouvement et, en général, les forte où piano et orchestre se joignent effacent cette impression de retenue expressive, procurant alors relief et allant.

Le deuxième mouvement trouve la voie d'une interprétation toute de charme et de sensibilité, rendant justice à ce sommet de l'art mozartien. On y entrevoit, se dégageant discrètement de l'ensemble, les traits lumineux et effilés de la superbe flûte solo. Tout aussi discrets, les pizzicati des cordes graves sont remarquablement justes dans leur manière de soutenir le tempo. Le dernier mouvement est moins mémorable : malgré des passages dynamiques et forts en son centre, son introduction et le finale ne font pas tout à fait ressentir le même niveau de clarté ni d'éclat.

Marko Letonja et l'Orchestre philharmonique de Strasbourg
© Gregory Massat

Une magistrale interprétation de la Symphonie n° 2 de Sibelius vient clore une soirée marquante, au total, par bien des aspects. Cette symphonie permet de constater la souplesse avec laquelle les nombreux thèmes esquissés par le compositeur s'échangent entre les pupitres. Tempo, timbres, nuances s'ajustent impeccablement, comme dans l'introduction de la symphonie où les lignes musicales se succèdent et se répartissent avec fluidité, créant de manière continue le sentiment confus d'un bonheur simple auquel se mêle quelque funeste pressentiment. L'orchestre reproduit cette structure incontestablement maîtrisée durant l'étonnante introduction du deuxième mouvement, parvenant à rendre l'atmosphère plus oppressante encore : les cordes graves y répètent et distribuent sans cesse aux autres instruments le rythme et le motif obsédants de leurs pizzicati.

L'art des musiciens et de leur chef apparaît tout aussi aiguisé lorsqu'il s'agit de donner un sens esthétique, au long du troisième mouvement, à la course effrénée du Vivacissimo ponctuée de moments apaisés. De même lorsqu'il s'agit de permettre aux auditeurs d'éprouver, à partir des nombreux motifs fragmentés joués avec un élan formidable, un sentiment de plénitude soutenu par une orchestration somptueusement rendue, en particulier lors du mouvement final. Au terme de cette exaltante interprétation aux nombreuses qualités (particulièrement chez les vents au rôle majeur), la salle enthousiaste acclame l'orchestre et son chef. Occasion aussi de montrer à celui-ci la reconnaissance que mérite son travail de neuf années à Strasbourg, à quelques semaines du terme de son mandat.

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