Benjamin Grosvenor revenait dimanche au Club musical de Québec pour la seconde fois en quatre ans. Les attentes étaient grandes étant donné l’engouement pour ce Wunderkind britannique dont les modèles sont des pianistes comme Martha Argerich et Grigory Sokolov, des musiciens qui jouent comme si leur vie en dépendait. Cette spontanéité, cet art d’inventer la musique dans l’instant qui est l’apanage des plus grands, on ne l’a cependant guère retrouvée chez le pianiste britannique. Comprenons-nous bien : ce que fait Grosvenor est loin d’être anodin. À seulement 26 ans, le musicien a atteint un niveau de maturité pianistique proprement désarmant. La technique, époustouflante, coule de source et n’est jamais esbroufe. Le toucher, les couleurs, sont d’un raffinement sans pareil. Mais voilà, tout cela est extrêmement fabriqué. Très joliment fabriqué, mais fabriqué tout de même.

Benjamin Grosvenor au Club musical de Québec © André Desrosiers
Benjamin Grosvenor au Club musical de Québec
© André Desrosiers

Dès la première pièce au programme, le Blumenstück de Schumann, le pianiste fait montre d’une grande concentration. Les yeux rivés sur le clavier, les lèvres pincées, Grosvenor réfléchit beaucoup, trop peut-être. On sent que tout est calculé au micromètre près : chaque changement de nuance, chaque accent, chaque ralenti est réalisé avec une précision d’horloger. Mais voilà : avec cette attention maniaque au détail, le musicien finit par ne jamais se mettre en danger, ne jamais se jeter à l’eau. Dans les Kreisleriana, c’est seulement dans le sixième mouvement, joué comme en apesanteur, qu’on le sent vraiment ému par ce qu’il fait. Dans le mouvement initial, on perçoit quelques micro-accélérations, mais peu de conscience de la grande ligne. C’est comme si le pianiste regardait chaque mesure au microscope, oubliant alors le magnifique paysage qui se présente à lui. Les mouvements rapides, surtout, sont joués avec une réserve qui inhibe toute fantaisie. L'effervescence schumannienne frémit par conséquent à trop petits bouillons : foin du caractère sulfureux du troisième mouvement – les triolets étant trop relâchés – et de la hargne du septième. Le quatrième mouvement, dont la première section est marquée « très lent », est pour sa part trop volontaire, le temps ne suspendant guère son cours. Amère déception.

Benjamin Grosvenor convainc davantage dans la seconde partie du programme. Ses dons de pointilliste font florès dans la Sonate 1. X. 1905 de Janáček, même si le tempo du second mouvement, intitulé « La mort », est trop allant pour en faire percevoir le climat de désolation. Dans les Réminiscences de « Norma » de Liszt, le pianiste est davantage chez lui. Tout a l’air facile. Le piano rugit, avec des graves caverneux et des aigus scintillants. Les traits d’octaves descendants sont cependant exagérément réguliers, pas assez fantasques. Aux extraits des Visions fugitives de Prokofiev, ciselés à l’extrême, manque également le sarcasme caractéristique du compositeur russe (il suffit d’écouter les enregistrements réalisés par Prokofiev pour en avoir une idée). Grosvenor ne va jamais assez loin : le troisième numéro, avec son inquiétant chromatisme, ne reste qu’au seuil de la folie, le sixième, joué bien gentiment, n’est pas véritablement piquant, et le neuvième manque singulièrement d’humour avec des traits égrainés par trop régulièrement. Dans le dixième, « ridicolosamente », le pianiste cherche trop à faire beau. Il aurait fallu quelque chose de plus caustique, de plus vinaigré. En guise de rappel, Benjamin Grosvenor a offert une étude de Moskowski et un extrait des Pièces lyriques de Grieg qui ne dissipent guère l’impression d’un manque d’engagement ressentie tout au long du concert.

Le pianiste Radu Lupu a bien résumé la mission quintessentielle d’un musicien : « Tout le monde raconte la même histoire différemment, mais cette histoire devrait être racontée de manière irrésistible et spontanée. » Malgré la luxuriance incontestable de ses moyens, Benjamin Grosvenor ne s’est toutefois guère révélé un véritable conteur du piano en ce dimanche après-midi.

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