Un simple accord majeur. Puis s’élance, joué conjointement au violon et au piano et contrebalancé par la ligne de violoncelle, un thème espiègle et syncopé. Par cette après-midi d’hiver ensoleillée, c’est, dans un premier temps, pour écouter l’œuvre de Joseph Haydn que le public s’est assemblé salle Cortot. Deux musiciennes de l’Orchestre de chambre de Paris, Deborah Nemtanu au violon et Livia Stanese au violoncelle, ainsi que le pianiste François-Frédéric Guy, interprètent le Trio pour piano et cordes n°45 en mi bémol Majeur.

François-Frédéric Guy, Deborah Nemtanu, Livia Stanese, Florent Pujuila © Caroline Dourtre (F.F. Guy) | Jean-Baptiste Millot
François-Frédéric Guy, Deborah Nemtanu, Livia Stanese, Florent Pujuila
© Caroline Dourtre (F.F. Guy) | Jean-Baptiste Millot

Dans cette œuvre de style classique, les uns dialoguent avec les autres dans un subtil équilibre sans cesse redéfini. Au violon, Deborah Nemtanu déploie un jeu d’une grande vivacité. Elle varie ses vitesses d’archet avec une grande liberté. Son phrasé est étonnant de légèreté et d’élégance. Au violoncelle, Livia Stanese apporte tout le moelleux et l’ossature nécessaire. Au piano enfin, François-Frédéric Guy évolue avec naturel d’une voix à l’autre, secondant tantôt le violon, tantôt le violoncelle, ou bien ponctuant les différentes phrases d’une pluie de triolets, avec cette sonorité à la fois large, généreuse et perlée qui lui est si caractéristique. L’entente entre les trois musiciens semble parfaite. Chacun tient sa partie avec mesure et rigueur mais aussi avec une grande fluidité et une infinie musicalité.

La musique de Joseph Haydn, si admirable et enthousiasmante soit-elle, n’est pourtant que le hors-d’œuvre de ce concert construit sur un programme contrasté. En effet, vient ensuite le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen. Cette œuvre a été composée en 1940 alors que le compositeur français était détenu au Stalag VIII-A, à la frontière polonaise, en tant que prisonnier de guerre. Dans un tel contexte, et cela peut se comprendre aisément, Messiaen a choisi l’Apocalypse pour thématique principale de son quatuor. Mais cette Apocalypse selon Messiaen est davantage apaisée que violente : c’est « l’Ange qui annonce la fin du temps ». Cette abolition se traduit musicalement par « des rythmes spéciaux, en dehors de toute mesure, qui contribuent puissamment à éloigner le temporel ».

Dans cette œuvre d’esthétique si différente de la précédente, les rôles sont redistribués entre les différents musiciens qui, rejoints par le clarinettiste Florent Pujuila, se constituent désormais en quatuor. Tous jouent par moment la même mélodie à l’octave ou, au contraire, se divisent et évoluent chacun selon son motif propre. Certains mouvements – l’œuvre en comporte huit – sont interprétés de surcroît par un ou deux instruments seulement. Cette diversité permet d’apprécier la richesse de l’œuvre de Messiaen tout aussi bien que le talent singulier de chacun des interprètes. Elle nous donne l’occasion de nous attarder sur certains moments particulièrement accomplis.

Retenons tout d’abord la performance de Florent Pujuila dans le troisième mouvement, intitulé « Abîme des oiseaux », où la parole est donnée à la clarinette seule. Les sons attaqués pianississimo et comme sortis du néant enflent imperceptiblement en un long crescendo. Tant de maîtrise du souffle nous fait retenir le nôtre et tient nos sens en éveil. Relevons également, dans le cinquième mouvement, les longues phrases étirées à l’extrême, interprétées par Livia Stanese avec un sens du phrasé magistral, une sonorité profonde et un vibrato généreux. Au piano, François-Frédéric Guy confère à chaque nouvelle harmonie son poids et sa saveur particulière, tout comme dans le dernier mouvement, « Louange à l’immortalité de Jésus », où cette fois-ci le chant du violon s’élève peu à peu vers l’aigu. Usant du vibrato avec économie, Deborah Nemtanu nous fait accéder toujours plus intensément à un état rare de sérénité et de recueillement. C’est finalement grâce à quatre belles personnalités musicales ainsi réunies qu’il nous a été offert de s’abandonner à l’étrange beauté de l’œuvre de Messiaen.

****1