Ce 4 février, un éblouissant Concerto n° 2 pour clarinette et orchestre de Weber a séduit le public venu emplir le Bâtiment des Forces Motrices à Genève. Dans cet ancien barrage hydraulique traversé par le Rhône, maintenant étonnante salle de concert, l'Orchestre de Chambre de Genève avait invité deux prestigieux musiciens : le clarinettiste Romain Guyot, concertiste virtuose, professeur à la Haute École de Musique de Genève ainsi que le brillant violoniste, chambriste et chef d'orchestre, Gábor Takács-Nagy auquel la baguette était confiée.

Gábor Takács-Nagy © Miguel Bueno
Gábor Takács-Nagy
© Miguel Bueno

Dans le Concerto pour clarinette, Romain Guyot s'illustre par de nettes et saisissantes attaques tandis que les doubles croches si véloces des gammes ascendantes donnent parfois l'impression de s'élancer comme d'elles-mêmes vers les aigus, mues non pas par le souffle et le doigté de l'interprète mais par un acte de pure volonté suffisant à déclencher l'envolée. La technique s'efface derrière la virtuosité. Image fugitive, certes, car la puissance sonore, les nuances, les sauts d'intervalle étourdissants, les capiteuses sonorités graves de l'instrument ne cessent de signaler les prouesses techniques du soliste. Cette maîtrise est indissociable d'une expressivité traversant les divers états de la passion, depuis le terrible lamento des graves jusqu'aux éclats triomphants atteignant le plus haut de la tessiture. Le pétulant dialogue entre clarinette et orchestre lors de la cadence finale du premier mouvement vient ressaisir en traits vifs et concis cet ensemble d'effets marquants.

En ce premier mouvement comme lors des suivants, l'orchestre dirigé par Gábor Takács-Nagy se fond harmonieusement dans le jeu de Romain Guyot, veillant tantôt à souligner, tantôt à préparer ou à parachever les interventions de la clarinette sans jamais dévier des fondamentaux partagés par un soliste et un chef manifestement très proches. Un fond de théâtralité weberienne suscite d'heureuses réminiscences. Dans le deuxième mouvement, ornementations, triples croches, gammes et intervalles impressionnants, extrême finesse des nuances font de cet « Andante » aux couleurs plutôt sombres une pièce virtuose où le soliste trouve un équilibre idéal entre intimité et luxuriance. Le dernier mouvement apporte en même temps que les performances renouvelées du soliste une forme de sobriété : les effets déjà soulignés sont là mais ils apparaissent d'autant mieux que l'interprétation, orchestre compris, semble éliminer tout excès simplement démonstratif, superfétatoire, pour rendre avec limpidité ce que l'œuvre a de prenante.

En ouverture de soirée, la Symphonie en ré majeur « La Chasse » de Carl Stamitz, œuvre représentative de l'école de Mannheim, avait précédé ce concerto, jetant un pont, grâce à deux cors somptueux, vers un thème et un instrument chers à Weber. La place prééminente confiée ici aux cors (naturels, évidemment) met en valeur les deux musiciens, en particulier le cor solo, sous le signe de l'excellence. La justesse des tons est acquise avec une impeccable sûreté quelles que soient les figures exécutées : on apprécie les vivantes scènes de chasse du premier et du troisième mouvements aux échos sonores et entraînants, comme l'« Andante » central venant fondre la sonorité du cor dans un ensemble orchestral marqué du sceau de l'élégance. Les lignes musicales et l'harmonie plutôt convenues et répétitives de la partition paraissent d'autant plus admirables grâce à un extraordinaire soin du détail : nuances, rythmes, équilibres procurent une sensation de rêve.

Il en va de même pour toute la prestation offerte ce soir, instrumentistes, soliste et chef rivalisant à la fois d'une rigueur et d'un naturel au charme duquel on ne peut résister. La Symphonie n° 36 « Linz » de Mozart concluant le concert emporte à son tour l'adhésion : après l'attaque majestueuse de l'« Adagio », l'entraînant « Allegro » est enchaîné par un ensemble de chambre jouant debout, mais qui devient grand orchestre symphonique grâce aux qualités d'un jeu puissant sans outrance, d'une cohésion remarquable et d'une maîtrise achevée de l'œuvre. Takács-Nagy mêle de manière tout à fait originale la rigueur à l'ampleur du geste. De sa direction ressort une profonde empathie, un brin d'humour toujours prêt à saillir, envers les musiciens et le public. Passionné, il semble s'emparer tour à tour des instruments qu'il dirige, particulièrement les cordes, retrouvant la chaleur d'un quatuor. La symphonie de Mozart emprunte alors un réjouissant ton festif. Le mouvement lent fait succéder les fines et abondantes nuances avec fluidité, tandis que se tiennent sur la ligne de crête d'une féconde sensibilité le menuet et son trio, entre danse de cour et ronde populaire. Entre légèreté et puissance, le « Presto » conclut une soirée enchanteresse et stimulante.

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