Ouvrage plus prisé des professeurs de violon en conservatoire que des programmateurs de concerts, la Symphonie espagnole d’Édouard Lalo n’est pas le concerto pour violon le plus abouti du répertoire sur le strict plan de l’écriture musicale – sa grandiloquence un peu raide, ses hispanismes peu subtils ont la sensualité d’un hippopotame dans une habanera. Mais Augustin Hadelich est suffisamment rare en France pour qu’on ne fasse pas la fine bouche… On ne regrettera pas d’être venu l’écouter dans cette œuvre à la Maison de la radio et de la musique. Concentré sur son Guarneri del Gesù, regard tourné vers la touche comme pour contrôler l’emplacement de chaque doigt, le violoniste américain déploie en cinq mouvements et une demi-heure l’étendue d’une technique phénoménale. Doté d’un jeu brillant avant tout, servi par une vivacité et une articulation exceptionnelles de la main gauche, Hadelich sait également trouver un timbre plus chaleureux dans les intermèdes chantants, sans pour autant surjouer le lyrisme à tous crins : il dose avec une justesse épatante la part de glissades, de vibrato, de variation de vitesse dans l’archet, tant et si bien que l’œuvre de Lalo est affectée d’une éloquence et d’une élégance rares. Le violoniste achèvera de convaincre dans un de ses bis fétiches : enlevé avec une vista éblouissante, le génial Louisiana Blues Strut du compositeur afro-américain Coleridge-Taylor Perkinson vaudra à Hadelich une ovation telle qu’on croira un instant qu’elle mènerait à un deuxième rappel…

Augustin Hadelich et l'Orchestre National de France dirigé par Cristian Măcelaru
© Suxiao Yang

C’est cependant l’entracte qui se présente avant une Mer de tous les dangers. Car derrière le virtuose, l’Orchestre National de France n’est pas parvenu à transcender l’œuvre ingrate de Lalo. La phalange a bien fait preuve d’une belle justesse d’ensemble et d’une vraie implication derrière le violoniste pour dépeindre un panorama hispanisant très caractérisé mais ses appuis lourds, ses fortissimos inutilement saturés, ses phrasés parfois laborieux ne se sont pas hissés au niveau de prestance du violoniste. En ouverture du concert, les récents (2017) États d’alerte de Philippe Manoury ont été autrement plus convaincants, les musiciens prenant un plaisir manifeste dans cette partition ludique, rencontre du troisième type entre Leonard Bernstein (claves et coups de sifflets rappellent West Side Story) et Tom et Jerry (pour l’impression de course-poursuite pleine d’humour). Mention spéciale aux deux percussionnistes solistes, Emmanuel Curt et Florent Jodelet, pour leur capacité à se démultiplier à l’avant-scène au milieu d’un arsenal impressionnant d’instruments divers (marimba, blocs, steel drums…) !

Cristian Măcelaru, Emmanuel Curt et Florent Jodelet avec l'ONF
© Suxiao Yang

L’entracte s’achève et La Mer approche. Belle idée que d’avoir programmé cette œuvre non loin de celle de Manoury qu’on sait fasciné par cette partition de Debussy. La Mer fait en effet partie de ces pièces riches, complexes, bigarrées, qui se situent à la croisée du romantisme et de la modernité, et que les compositeurs ne cessent d’analyser pour y trouver matière à réflexion : entre ses allusions à des formes classiques, ses thèmes symétriques, ses chorals de cuivres wagnériens d’une part, ses textures de timbres travaillées, ses motifs en lambeaux, son émancipation de la tonalité d’autre part, il y a de quoi faire dans cet ouvrage…

Cristian Măcelaru dirige l'Orchestre National de France
© Suxiao Yang

Jusqu’ici plutôt discret à la baguette, Cristian Măcelaru reste dans une position surplombante et ne se mouille pas dans le foisonnement des idées debussystes aux dynamiques très changeantes, préférant déployer l’architecture vaste de cette symphonie qui n’en porte pas le nom, s’attachant notamment à définir la marche de chaque tempo. Ce choix présente un avantage majeur : mis en confiance par ce geste large, l’orchestre ne se bride pas, trouve des pianissimos soyeux sans être fragiles, le son de l’ensemble s’épanouit et les solistes peuvent allier idéalement leurs timbres dans les nombreuses doublures prévues par Debussy (très beau duo trompette-cor anglais dans le premier mouvement notamment). Il reste néanmoins une impression d’inachevé : dans sa volonté apparente de ne pas détailler l’articulation des motifs ou les micro-variations dynamiques, Măcelaru laisse s’installer une quantité de petites hésitations ou désynchronisations qui ne suffisent pas à dénaturer l’œuvre de Debussy mais floutent souvent ses contours – voilà une Mer qui donne l’impression de se marcher sur les vagues. La progression générale de l’ouvrage fait cependant son effet, les ultimes crescendos amènent au tsunami final qui emporte tout sur son passage. Plus qu’à la célèbre Vague de Hokusai, c’est cependant aux toiles de Turner qu’on songera à l’issue du concert – Turner dont Debussy disait qu’il était « le plus beau créateur de mystère qui soit en art ». Ce soir, le compositeur n’a pas livré tous ses secrets.

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