Classique, moderne, « da chiesa » ou « da camera », la richesse expressive de la sonate est illimitée. Afin de sublimer le genre, le Festival de Verbier a confié à Augustin Hadelich et Charles Owen la délicate mission de faire sonner quelques-uns des chefs-d’œuvre des XIXe et XXe siècles. Une promenade stylistique à travers les âges, parsemée d’élégance et de maîtrise.

Augustin Hadelich et Charles Owen à Verbier
© Verbier Festival

C’est au cœur des Alpes suisses, dans l’église de Verbier que se déroule la performance du jour. L’atmosphère recueillie qui définit en temps normal le lieu sacré laisse place aux acclamations chaleureuses réservées aux musiciens chevronnés. Le programme matinal s’ouvre sur la célèbre Sonate n° 5 en fa majeur de Beethoven. Aussi surnommée « Le Printemps », la pièce mêle passages poétiques et dialogues vigoureux. Les premières mesures donnent à entendre une proposition placée sous le signe de la tempérance et de l’équilibre. Le violoniste fait preuve d’une grande précision dans les attaques. Son phrasé se caractérise par l’usage d’un vibrato de ponctuation. Les légers manques de justesse présents dans les premières mesures de l'œuvre s’effacent alors devant la dextérité des démanchés du musicien. Peut-être inspiré par le lieu, Owen interprète quant à lui la ligne de basse avec la régularité et la précision d’une horloge suisse. Tout en stabilité et en dosage, le duo se révèle parfaitement cohérent. Davantage que par le regard, ce sont les respirations sonores émanant de Hadelich qui lancent les départs. Du partage d'un souffle commun résulte une homogénéité remarquable.

Dans un registre plus pathétique, on admire les pizzicati perlés de la Sonate de Janáček, répondant aux médiums ronronnants du Steinway. Si Hadelich observe des effets sonores grinçants obtenus par la compression du crin sur les cordes, le pianiste brille par la constance de son accompagnement résultant d’un toucher léger et uniforme. Cette unité se trouve toutefois troublée en sa fin : progressivement se dessine une ascension émotionnelle rendue par un climat plus agité, correspondant à la dénomination du mouvement final « rubato con crescente emozione ».

Trêve de sonates : la troisième pièce se trouve être la Blue/s Forms pour violon solo de Coleridge-Taylor Perkinson. Variations de pression de l’archet, exploration des micro-tons – ces fameux espaces compris entre deux notes de la gamme chromatique – glissés sur toute l’étendue du manche, ce catalogue de techniques royalement maîtrisé fait l’unanimité auprès du public, qui le couvre de bravos. La performance est d’autant plus notable que le tout est exécuté de mémoire.

Pour conclure en beauté et perdurer dans les couleurs bluesy, le duo propose la Sonate en sol majeur n° 2 de Ravel. Le piano d’Owen se montre alors plus incisif : son toucher est réactif, ses mains bondissantes. Lorsque seule sa main droite joue la mélodie, la seconde semble battre la mesure. Son dos et ses épaules se meuvent au gré des inflexions thématiques. À ses côtés, la posture du violoniste est stable, sans rigidité aucune, les genoux sont légèrement fléchis et les pieds ancrés dans le sol. Les musiciens séparent chaque mouvement d’un silence allongé, soucieux d’entendre l’extinction des résonances du son final.

On retiendra de ce concert une intelligence dans la construction de la dramaturgie formelle : du phrasé mesuré de la pastorale classique aux démonstrations techniques des pages modernes, le duo a su proposer une historiographie musicale de la sonate résolument maîtrisée.


Le voyage de Manon a été pris en charge par le Festival de Verbier.

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